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mercredi, janvier 16, 2013

Entretien avec André Comte-Sponville Sur le bonheur

André Comte-Sponville, qu'est-ce que le bonheur en 2009 ?
La même chose qu'en 2008 ou qu'au troisième siècle avant Jésus-Christ : le contraire du malheur. C'est de là qu'il faut partir. Or, qu'est-ce que le malheur ? Toute période, pour un individu, où la joie semble impossible. On se lève le matin, et l'on sait qu'on ne sera pas joyeux une seule fois dans la journée, on croit même, parfois, qu'on ne sera plus jamais joyeux de sa vie...
Ceux qui ont vécu ça en savent le poids d'horreur, de dégoût, de chagrin. Et ils savent aussi, par différence, que le bonheur aussi existe ! Qu'est-ce que le bonheur ? Bien sûr pas une joie continue et stable ! Ca, c'est ce que j'appelle la félicité, qui n'existe pas, qui n'est qu'un rêve, qui nous sépare du bonheur. Le bonheur, c'est le contraire du malheur : je suis heureux quand j'ai le sentiment que la joie est immédiatement possible, qu'elle peut venir d'un moment à l'autre, qu'elle est déjà là peut-être, non pas bien sûr de façon permanente (le bonheur n'est pas la félicité), mais avec cette facilité, cette spontanéité, cette légèreté qui rend la vie agréable. Le bonheur n'est pas un absolu, mais qu'est-ce que c'est bon !

A-t-on plus de raisons d'être heureux aujourd'hui ?
Je dirais plutôt qu'on a moins de raisons d'être malheureux. Les progrès de la médecine et ceux, moins spectaculaires mais réels, de la société (en tout cas dans les pays développés et démocratiques), font que la souffrance a sensiblement reculé. Cela dit, il reste encore tellement de raisons de souffrir ou d'être malheureux ! Le deuil, la maladie, le chômage, la misère, l'exclusion... Le bonheur suppose toujours une part de chance. C'est pourquoi il convient, quand on est heureux, d'avoir le bonheur modeste.

Pourquoi, à votre avis, le bonheur nous obsède-t-il tant ?
Parce que notre vie nous obsède ! C'est bien sûr légitime, et en même temps c'est un piège. Tout bonheur est fragile. Quand on est heureux on espère que ça dure. On craint donc que cela cesse, et voilà déjà le bonheur qui se trouble d'angoisse... Comment Narcisse serait-il heureux, puisqu'il sait qu'il va souffrir, vieillir, mourir ? Si nous nous préoccupions un peu moins de notre vie et de notre bonheur, nous serions moins malheureux, quand le bonheur n'est pas là, et plus serein, lorsque le bonheur dure un peu.

Qu'est-ce qui peut rendre heureux ?
Rien d'extérieur n'y suffit : ni l'argent, ni la gloire, ni le pouvoir, ni la famille, ni même le fait d'être aimé par tel ou tel. La misère, par exemple, peut suffire au malheur ; mais chacun sait qu'il n'a jamais suffi d'être riche pour être heureux. Le bonheur dépend d'une disposition intérieure. Laquelle ? Celle que les Anciens appelaient la sagesse, qu'on pourrait appeler, plus simplement, la sérénité, ou, encore mieux, l'amour de la vie. Je dis bien de la vie, heureuse ou malheureuse, et pas du bonheur ! Aimer le bonheur, c'est à la portée de n'importe qui. Mais si c'est le bonheur que vous aimez, vous ne serez content de vivre que lorsque vous êtes heureux, et vous le serez alors d'autant moins que vous aurez peur de ne plus l'être ! Si au contraire c'est la vie que vous aimez, vous avez une excellente raison de vivre, même lorsque le bonheur n'est pas là, et de lutter !

Peut-on être heureux individuellement dans une société malheureuse ?
Aristote répondait que non. Mais la société, pour lui, c'était Athènes. Pour nous, c'est le monde. Cela change beaucoup de choses ! Si vous attendez que le malheur ait disparu de la planète pour pouvoir vous-même être heureuse, vous ne le serez jamais. Il y a, dans tout bonheur, une part d'égoïsme ou, pour mieux dire, de "limitation du champ". Je ne peux pas être heureux si mes proches (spécialement mes enfants) sont malheureux. Mais si ce sont vos proches à vous qui sont malheureux, soyons honnêtes, mon bonheur peut en être quelque temps assombri, mais ne disparaîtra pas pour cela.

Faut-il renoncer à la quête du bonheur pour être enfin heureux ?
Il faut en tout cas renoncer à la félicité, au bonheur absolu et parfait ! Si c'est ça que vous cherchez, vous ne serez jamais heureuse. Disons ensuite que tant qu'on cherche le bonheur, c'est qu'on n'est pas heureux ; et qu'il faut cesser de le chercher, peut-être, pour entreprendre de le vivre. Belle formule du philosophe Alain : "Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l'ont pas cherchée." Préoccupons-nous un peu moins du bonheur, et un peu plus de ce qui compte vraiment : la vie, l'action, le plaisir, la vérité, la justice, le travail, la liberté, l'amour... Vous verrez que le bonheur s'approche quand on cesse de le poursuivre.
Epicure disait que "la philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse". Qu'en pensez-vous ?
Que c'est une excellente définition, sauf que je dirais plutôt "qui tend à nous procurer le bonheur". Le bonheur est le but de la philosophie, mais la philosophie n'a jamais suffi au bonheur. C'est ce que la philosophie aide à comprendre, et à accepter.

Propos recueillis par Soazig Quéméner
(Pour le Journal du Dimanche)

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