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vendredi, février 15, 2013

L'enfant expressif


http://www.redpsy.com/infopsy/enfant.html
Résumé de l'article

Un style particulier d'article: l'interview d'une spécialiste. Jean Garneau rapporte les propos de Geneviève Van Houtte, une psychologue qui a travaillé pendant 25 ans en milieu scolaire avec les enfants, les parents et les éducateurs.

Quelle place doit prendre l'expression chez les enfants? Quelle est son importance particulière? Comment peut-on aider l'enfant à développer ses outils d'expression? Comment considérer les difficultés d'expression et le refus d'exprimer. Quelles sont les qualités d'une expression réussie et comment pouvons-nous les déceler? Voici quelques-unes des questions auxquelles cet entretien apporte des réponses.

Cet article s'adresse aux parent comme aux éducateurs. Il propose une vision qui sort des recettes populaires trop simples pour situer l'expression au coeur du développement de l'identité et de la compétence interpersonnelle. Il montre comment l'adulte peut aider l'enfant et l'adolescent à passer d'une vision égocentrique de la réalité à une compréhension de la réciprocité nécessaire aux relations humaines.



Table des matières
    Présentation de l'auteure

    A. L'importance de l'expression
    B. Le développement de l'identité
    C. L'apprentissage des émotions
    D. Les qualités de l'expression réussie
    E. Comment les parents peuvent aider
    F. Le droit à l'erreur
    G. La répétition est un indice
    H. Répéter pour maîtriser
    I. La place de l'éducateur
    J. Contenant et contenu
    K. Les règles sociales
    L. Les erreurs de parcours
    M. Le vrai dialogue
    N. Transgression et identité
    O. Tout dire en tout temps?
    P. Le parent et ses limites
    Q. Le plus important c'est...

Vous pouvez aussi voir:
Vos questions liées à cet article et nos réponses !




Présentation de l'auteure


Geneviève Van Houtte est psychologue et psychothérapeute. Elle a surtout travaillé en milieu scolaire depuis 25 ans. À l'école, elle intervient auprès des enfants, des parents et des éducateurs. En ce moment, elle est également conseillère pour un projet de sa commission scolaire qui consiste à développer des services éducatifs particuliers pour les enfants qui souffrent de problèmes psychologiques graves. Elle fait aussi de la psychothérapie avec des adultes en cabinet privé.

Pour plus de détails, voir http://redpsy.com/letpsy/gvanhoutte.html
A. L'importance de l'expression



Depuis une trentaine d'années, les éducateurs insistent sur l'importance de laisser les enfants s'exprimer plus librement. De votre point de vue de psychologue et psychothérapeute, est-il souhaitable de favoriser le développement de l'expression chez les enfants et en quoi est-ce important?

Je pense que c'est fondamental pour la construction de leur personnalité. Mais pour bien comprendre cela, il faut préciser en quoi consiste cette expression qu'on cherche à développer chez l'enfant.

Je parle de l'expressivité dans le sens suivant: l'enfant est amené à dire ce qu'il pense, ce qu'il ressent, ses idées, ce qu'il vit au moment présent. En somme, il s'agit qu'il puisse communiquer son expérience à l'autre.

Il faut bien comprendre que l'enfant est très jeune; il est en développement et en formation. Donc ce n'est pas une chose simple, une activité simplement naturelle. C'est quelque chose qu'on doit aider à développer.

Prenons comme exemple le jeune bébé qui pleure parce qu'il a faim. Au départ il ne va pas nous dire ce que se passe dans des mots, il va pleurer. C'est sa façon d'exprimer que quelque chose ne va pas. Petit à petit, les mots et le vocabulaire vont apparaître et vers l'âge de 3 ans il va utiliser de plus en plus la parole. Mais au départ ce n'est pas la parole qui est son premier médium, ce sont plutôt les pleurs. Ensuite, ce seront les gestes, les actions.

Aider à développer l'expression c'est donc aider l'enfant à faire le passage aux mots. Mais c'est aussi au niveau de la construction d'une identité personnelle que ce développement se fait. Ça je pense que c'est très important.
B. Le développement de l'identité


Voici un autre exemple pour illustrer cet aspect: la venue d'un nouveau bébé dans la famille d'un jeune enfant de 3 ans. La mère s'occupe beaucoup du bébé; elle le berce, le lave, le nourrit etc. L'enfant se met alors à taper, à donner des coups, à vouloir bousculer le bébé.

Cette expression nous indique qu'il s'est passé quelque chose d'important pour l'enfant mais aussi elle nous permet de constater qu'il ne sait pas comment l'exprimer. On peut facilement imaginer que l'attention de la mère pour le bébé a provoqué une inquiétude et un malaise chez l'enfant. Il s'est mis à penser "on ne s'occupe plus de moi". Mais il n'a pas les mots, il n'a pas le bagage pour exprimer son inquiétude. Alors il utilise le comportement; il pousse, frappe, bouscule, crie ou il cherche à attirer l'attention en dérangeant la mère, en étant agité ou désagréable.

Si on s'en tient à ce qui est évident, on a un enfant qui ne sait pas trop clairement ce qui se passe en lui. Mais si on veut l'aider, je pense qu'une façon de faire c'est d'abord de comprendre ce qui se passe et ensuite d'essayer tranquillement de voir avec lui ce qui le fait réagir ainsi. Cette façon d'agir va l'aider à mieux saisir ce qu'il vit. Il va constater plus clairement que le bébé le dérange. Il va pouvoir demander "qu'est ce que tu fais tout le temps avec le bébé".

Autrement dit, un dialogue se crée et l'expression qui en fait partie aide l'enfant à devenir plus conscient de son expérience. Il comprend mieux ce qui se passe en lui et il y donne accès aux parents. Le dialogue permet aussi au parent de trouver une façon de composer avec cette réaction.


En somme, cette expression procure aux enfants des choses analogues à celle qu'elle donne aux adultes. Elle permet de se posséder davantage, de se cerner mieux, de se découvrir et de se connaître.

Essentiellement, oui, mais je pense qu'il y a aussi des différences énormes avec l'adulte. La principale, c'est que l'enfant est en construction. Il n'a pas les outils au départ. Il faut qu'on les lui donne.
C. L'apprentissage des émotions


Voici un exemple qui se passe dans les maternelles. Dans certains ateliers, on amène les enfants à explorer les distinctions entre la peur, la colère, la joie, la tristesse. À l'aide de cartes qui représentent les émotions par l'expression du visage du chien Fluppy, on apprend aux enfants à identifier les émotions et à les relier à leur propre expérience. On leur pose des questions comme: "te souviens-tu quand tu étais en colère", "raconte-moi un moment où tu étais en colère". Et on leur apprend à décoder correctement l'expression sur le visage et à la relier à une expérience qu'ils ont vécue.

Dans ces ateliers, on constate que les enfants confondent souvent certaines expériences. La distinction entre la colère et la peur n'est pas du tout évidente pour la plupart des enfants. C'est pour cela que nous avons un travail important à faire pour nommer des émotions, pour essayer tranquillement de les préciser à travers l'expérience de l'enfant. Si on ne le fait pas, la peur, la colère, la tristesse restent des expériences mal délimitées; pour l'enfant c'est tout mêlé

Je crois qu'il faut un apprentissage des expériences émotives chez les enfants. Ce n'est pas quelque chose d'inné, c'est quelque chose qu'on développe, qu'on construit. Il ne s'agit pas seulement d'acquérir le vocabulaire, il faut aussi apprendre à distinguer les expériences entre elles. Et le raffinement se fait justement sur ce terrain. Plus l'enfant approfondit son expérience, plus il la nomme et la nuance, plus il devient capable de saisir un ensemble d'émotions subtiles comme la surprise ou la déception, des expériences que l'enfant n'avait pas la capacité de vivre au départ.
D. Les qualités de l'expression réussie



Alors, comment pouvons-nous distinguer une bonne et une mauvaise expression? Si l'enfant pense qu'il est triste alors qu'en réalité il est en colère, j'imagine que ce n'est pas l'expression idéale. Mais comment pouvons-nous savoir si l'expression est réussie ou non?

Je pense qu'on peut considérer l'expression comme réussie lorsque le besoin est entendu mais pas nécessairement réalisé. On ne va pas nécessairement exaucer le souhait de l'enfant, mais il faut au moins qu'il ait été entendu.

Voici l'exemple d'Olivier, un enfant de 5 ans environ dont les parents sont séparés depuis un an. La mère s'inquiète parce qu'Olivier fait des crises et pleure chaque fois qu'il revient de ses visites chez son père (aux deux semaines). Quand j'aborde la question du père avec Olivier, il ne veut vraiment pas en parler. Il refuse tout, même les tests que je lui propose. Pourtant, c'est un enfant qui venait avec moi facilement. Le contact était facile, il était prêt à utiliser les jeux pour s'exprimer, etc.

Malgré cet échec apparent, la mère me disait: "je vois quand même un changement chez Olivier". Apparemment, le simple fait d'en avoir parlé, d'avoir vu qu'il y avait quelque chose d'important au sujet du père et d'avoir signalé qu'on allait y travailler était suffisant pour changer la situation. Par son comportement, l'enfant nous avait exprimé un malaise et le fait de lui accorder de l'attention avait suffit à introduire un début de changement chez Olivier. Autrement dit, même s'il n'avait pas vraiment accepté d'en parler, le fait qu'il avait été entendu était suffisant pour amorcer le genre de changement qui vient de l'expression réussie.

Finalement j'ai vu les deux parents ensemble avec l'enfant. Le père était d'accord pour venir à la rencontre mais il était très mal à l'aise avec son petit garçon. C'est un père assez émotif. Il s'est mis à pleurer alors qu'il cherchait à prendre son fils et que le petit garçon est devenu tout raide sur lui. C'était évident parce qu'Olivier s'approchait facilement de sa mère et faisait des dessins et des bricolages avec elle pendant que nous parlions. Alors on voyait vraiment qu'il y avait un malaise.

Quand j'ai vu l'enfant seul la fois suivante je lui ai demandé:" on a vu papa la semaine dernière: qu'est ce que tu en a pensé, comment as-tu trouvé ça?" Il dit: "Ah mon papa il était tout froncé". Et il a commencé à me parler davantage de son père.

Je pense qu'en nommant et en donnant de l'importance à cette question, il y a déjà quelque chose qui se met en place. Chez un enfant les étapes se succèdent rapidement. Il sent qu'on donne de l'importance à son père, il voit qu'on s'occupe du problème, et c'est suffisant pour le libérer.

Moi je pense que c'est un exemple d'expression réussie finalement. Parce qu'on a réussi à dénouer quelque chose et parce qu'on va pouvoir continuer à l'approfondir.


Donc, même si L'enfant n'a pas réussi à bien dire les choses, l'expression peut être réussie parce que le message a été entendu et qu'il se passe quelque chose d'important. Le problème est connu, il existe réellement. On peut alors dire que l'expression est réussie. Le meilleur critère c'est que l'expression soit entendue; peu importe comment c'est exprimé pourvu que le message se rende à destination.

Voici un autre exemple: celui d'un enfant qui n'a pas été entendu. Il s'agit de Jérôme, un jeune de 12 ans que je connais depuis quelques années.

C'est un jeune qui est très intense, qui fait des colères à répétition. Nous avons beaucoup travaillé au niveau du contrôle: l'aider à contrôler son émotion tout en l'exprimant. Mais je constate qu'on est maintenant sur un plateau, un noeud que je n'arrive pas à dénouer avec lui.

En y regardant de plus près, c'est quelque chose qui le ramène à sa mère. Ce que Jérome nous dit constamment c'est "elle ne m'entend pas, elle n'a pas compris ce que je voulais dire, elle ne m'a pas laissé le temps de m'expliquer, de m'exprimer". C'est la même revendication qu'il fait toujours avec l'enseignante ou avec une autre intervenante dans l'école. Quand on doit intervenir parce que son comportement est excessif c'est toujours le même refrain.

La mère a beaucoup de difficulté à laisser son jeune exprimer ses idées; elle a toujours peur qu'il soit trop en colère. Alors elle le contrôle beaucoup en le culpabilisant. Par exemple, en lui disant "ce n'est pas comme ça, on ne fait pas ça, va te calmer". Elle l'arrête donc toujours avant qu'il se soit exprimé. Il est donc vraiment pris dans un noeud et il répète la même chose continuellement et tourne en rond parce que c'est vraiment une expression qui n'est pas réussie.
E. Comment les parents peuvent aider



Cet exemple soulève une question importante: qu'est-ce que je peux faire, comme parent, pour contribuer à une expression réussie? Il est important que les enfants puissent s'exprimer et qu'ils puissent être vraiment entendus. J'imagine qu'une partie importante de ce que nous pouvons faire pour aider c'est d'écouter.

Oui, mais parfois les parents sont emprisonnés dans une façon de faire et ils ont besoin de l'expertise et du regard d'un autre pour nommer ce qui se passe. J'ai le bel exemple de Xavier pour illustrer ça: un enfant de 7 ou 8 ans qui ne réussissait pas bien sur le plan scolaire et qui était renfermé.

C'est un enfant assez craintif, qui avait été élevé par une grand-mère surprotectrice, très contrôlante et anxieuse. Par exemple, il ne pouvait pas ouvrir la porte du réfrigérateur sans demander la permission. Tout, autour de lui, semblait menaçant. Comme c'était un enfant impressionnable, il avait plein de peurs et ne savait pas trop quoi faire devant ça. Il restait tout renfermé en lui-même.

D'abord j'ai commencé avec Xavier à essayer de nommer ce qui se passait à l'intérieur de lui, de l'écouter, de lui parler de ses peurs, de ses conflits. La première chose qui est ressortie c'est que son père l'impressionnait beaucoup et qu'il avait peur de lui parler, de lui exprimer des choses. Pourtant c'est toujours son père qui l'accompagnait aux entrevues, l'attendait et le raccompagnait.

Peu à peu, à travers divers événements, j'ai amené le jeune à oser davantage. Plutôt que de le laisser paralysé par ses peurs, je l'ai amené à explorer, à regarder plus soigneusement, à toucher les objets et à se rendre compte que le ciel ne lui tombait pas sur la tête. On a repris le même démarche par rapport à son père. Il y a des choses qu'il voulait lui dire, mais il avait peur.

Ensuite, nous avons fait une rencontre avec les deux parents. Xavier a pu dire à son père: "j'ai peur papa quand tu te fâches. Je vais aller dans ma chambre, je vais aller me cacher". Le père a simplement écouté son fils. Et à partir de ce moment on a senti que tranquillement quelque chose se débloquait entre le père et le fils.


Donc il n'est pas nécessaire d'être un parent idéal pour que ça puisse réussir.

Non, parce qu'on est un être humain avant tout, avec ce qu'on est et avec notre histoire. On a tous nos limites, on a chacun notre histoire.


Un parent qui veut écouter peut faire beaucoup mais parfois il n'y arrive pas, même avec la meilleure volonté au monde. On n'a pas besoin d'être un parent parfait mais l'amour ça ne suffit pas non plus. Parfois on a besoin de se faire aider là-dedans.

Oui. Je pense à cet enfant qui m'est arrivé un fois en pleurs, ça avait été le drame le matin à la maison lorsque les parents se sont levés le lundi matin pour constater que le petit garçon n'a pas fait ses devoirs et qu'il l'a caché. Alors ils ne sont vraiment pas contents.

Il arrive à l'entrevue en pleurant, effondré. "Ma mère elle va me placer! Elle veut m'envoyer, j'ai peur. Qu'est-ce qui arrive? Il y a des bruits, y a-t-il quelqu'un qui vient me chercher". J'avais la chance d'avoir devant moi toute cette gamme d'émotions. Nous avons pu les regarder peu à peu et les nommer. Je l'ai reçu dans ses inquiétudes et finalement il a commencé à se remettre dès qu'il a été capable de nommer les choses. Puis: "Mais moi je n'ai pas été correct non plus parce que je ne l'ai pas dit à maman, je l'ai caché". Et on a commencé à regarder: "c'est vrai que je cache des choses et même à l'école j'ose pas lever la main, j'ose pas poser des questions".

Cet exemple montre bien comment une écoute réelle lui a permis de faire des liens, de regarder sa responsabilité dans ça. C'est parce que j'étais une personne plus neutre que j'étais capable de l'écouter. Mais à partir de là, quand il est sorti de la rencontre, c'était avec l'intention de voir ce qu'il pouvait faire ensuite avec sa mère. Et effectivement les parents trouvent que leur enfant est beaucoup plus ouvert maintenant.

Alors, on peut dire que ce sont des parents imparfaits qui ont des réactions comme tous les parents. Mais ce sont aussi des parents qui ont été sensibles, qui on été à l'écoute de leur enfant lorsque celui-ci est revenu pour réagir à leurs réactions.


Est-ce qu'on pourrait aller plus loin sur ce point et avoir des trucs concrets. Comme parent, qu'est-ce qui aide, qu'est-ce qui nuit? Je suis sûr que c'est facile de nuire sans le savoir. Qu'est-ce qu'il est important de faire, comme parent, si on veut que notre enfant puisse s'exprimer librement? Jusqu'à maintenant, nous avons vu que je peux être à l'écoute, être intéressé.

C'est ça, mais il ne faut pas oublier que j'ai droit aussi à mes réactions comme personne. Je pense qu'il faut toujours se donner le droit à l'erreur.
F. Le droit à l'erreur


Je le dis souvent aux parents. Ce n'est pas parce qu'on a réagi d'une façon intense ou inappropriée que tout est fini. Au contraire! Je pense qu'on peut revenir avec l'enfant, s'asseoir avec lui et regarder ce qui s'est passé. Revoir comment j'ai été atteint lorsqu'il a exprimé son point de vue, voir comment j'ai exprimé ma réaction et quel effet j'ai eu. Voir aussi où il en est maintenant et comment je suis devant cette nouvelle situation. Et qu'est-ce qu'on veut ou peut faire avec ça, l'un et l'autre?


Alors on peut vraiment s'expliquer. Ce n'est pas nécessaire de craindre d'avoir traumatisé notre enfant pour le reste de ses jours?

Non, je ne pense pas. Je pense que le traumatisme vient plus de la répétition de l'incompréhension. Mais s'il y a un retour, si le parent est prêt à admettre sa perte de contrôle et à s'expliquer avec son enfant, ça ne devrait pas laisser des séquelles importantes. Je dirais que c'est parce que ça permet de recréer le dialogue entre le parent et l'enfant. De ne pas rester sur la coupure, sur la cassure.


Donc le dialogue est important ici. On ne parle pas seulement d'une expression unilatérale de l'enfant? Si je suis là, béat d'admiration et d'écoute devant mon enfant, ce n'est peut être pas l'idéal?

Je pense que l'enfant est aussi un être égocentrique. Il décode l'univers à partir de lui. Sortir de son égocentrisme, c'est d'abord commencer à tenir compte aussi du point de vue de l'autre, de la valeur du point de vue de l'autre. Pour ça, il est important que l'autre aussi donne son point de vue.

Il ne s'agit pas de l'imposer, d'écraser ou d'obliger, mais de donner une place au point de vue de l'autre. Je pense que c'est ainsi que nous pouvons le faire évoluer et le faire sortir un peu de sa vision unilatérale. Revenons à Xavier qui avait toujours peur parce que son père criait lorsqu'il se fâchait. Le jour où il s'est mis à parler de sa peur et à voir que son père disait "oui c'est vrai je suis comme ça", il a compris que ce n'était pas la fin du monde. Un contact comme ça change vraiment le rapport entre les deux.


Il cesse de définir complètement la réalité et son père à partir de sa peur à lui, il se met à l'entendre aussi. Alors nous parlons vraiment d'un dialogue; c'est aussi l'enfant qui entend des choses et qui découvre l'expression de ses parents. Est-ce que ça signifie qu'il est important de répondre sur le même ton, d'être moi-même expressif lorsque mon enfant est expressif avec moi? Est-ce que c'est une bonne choses que le parent soit expressif?

Je pense que c'est fondamental. C'est ça la vraie relation, la relation authentique. Sinon on ne peut que faire semblant et c'est faux. Je pense à Odile, une petite fille pour laquelle le conformisme et le "faire semblant" sont un problème majeur.

Odile est une petite fille très intense, qui réagit rapidement. Elle est dans une famille reconstituée où la relation est très tendue avec le conjoint de sa mère. Les parents du conjoint viennent en voyage et, à un moment, Odile dit à la grand-mère qu'elle est grosse. La grand-mère est insultée mais ne dit rien. Quelques jour plus tard, la grand-mère achète des cadeaux pour le petit garçon du nouveau couple mais rien pour Odile.

Évidemment la petite fille est blessée et, dans son style intense habituel, elle fait une colère. Alors la mère met Odile en punition. Mais elle comprend aussi que sa fille est blessée. Pour acheter la paix elles ont dû en arriver à un compromis: Odile revient au salon et fait la bonne petite fille, complètement gentille, très polie pour demander le cadeau en question.


Nous avons donc une fausse communication. Quels sont les inconvénients ou les conséquences de ça?

Les conséquences de cette fausse communication sont graves: nous avons une petite fille qui ne parle absolument pas de ce qu'elle vit et de ce qu'elle ressent. Nous savons bien qu'elle est très malheureuse à l'école, qu'elle a peu d'amis, mais elle offre une façade, elle joue un jeu. À cause de cette habitude de "faire semblant', il est très difficile de l'atteindre et de l'aider à résoudre ses problèmes..

Elle a appris que ce sont les apparences qui comptent parce que ça évite des conflits, des tensions et des chicanes. C'est sa façon générale d'éviter les problèmes.


C'est donc une partie de ce qui peut être très nuisible en fait. Si je demande à mon enfant de se comporter selon certaines normes, je peux facilement aller trop loin et lui demander de devenir hypocrite ou faux. Mais par contre est-ce qu'on doit enseigner aux enfants à exprimer tout, n'importe quoi, n'importe quand? Quelle part on doit faire à une expression sincère, honnête, ouverte et en même temps à la politesse, la bienséance etc. Parfois on aime mieux que les enfants ne disent pas tout ce qu'ils pensent.

À mon avis, on pourrait peut-être se donner comme critère l'importance que ça peut avoir pour l'enfant au moment où ça se passe. On n'est pas obligé de tout dire, de tout exprimer.

G. La répétition est un indice



Comment faire la différence? Je ne veux pas brimer mon enfant, je veux que sa personnalité puisse s'épanouir et que son expression puisse prendre sa juste place. Mais en même temps je veux l'éduquer correctement. Je ne veux pas qu'il devienne celui que tout le monde déteste parce qu'il dit n'importe quoi n'importe quand à n'importe qui.

Le premier critère pour nous guider, c'est la répétition. S'il se met à répéter la même chose tout le temps, c'est qu'il y a là quelque chose d'important pour lui. C'est peut être à ce moment-là qu'il faut regarder ce qui se cache derrière le comportement répétitif. Autrement, on va être tenté de le contrôler en le faisant taire et alors, on fera disparaître cette chose importante pour lui.

Pour revenir à l'exemple d'Odile, on pourrait se demander pourquoi cette petite fille avait dit à la grand-mère qu'elle était grosse. Peut-être parce qu'elle ne lui accordait pas assez d'attention ou d'importance.

C'est différent si, dans un magasin, l'enfant passe un commentaire sur quelqu'un. Ce n'est pas important et on peut utiliser l'occasion pour lui apprendre. Mais si ça se répète, nous devrons soupçonner que ce doit être quelque chose de grave, qu'il doit se passer quelque chose d'important pour l'enfant là-dedans.

La question centrale est alors "Qu'est-ce qui se passe?" Bien sûr, il n'est pas poli de dire "tu es grosse" mais les interventions utiles seraient peut-être de vérifier avec des questions comme: "pourquoi tu dis ça tout le temps?", "qu'est-ce que tu vis par rapport à elle?", "comment tu te sens?", "qu'est-ce qu'elle fait cette personne là avec toi?", "qu'est-ce qui te manque?" Voilà les pistes d'exploration qui pourraient nous amener à faire clarifier le vrai message. Car cette "affirmation impolie" est peut-être une façon d'exprimer quelque chose qui n'est pas dit et qui est plus important.

Comme par hasard, Odile a le même comportement avec tout le monde et partout. Par exemple, avec le conjoint; elle lui dit "tu n'es pas beau". En les observant ensemble j'ai compris à quoi sert cette façon de s'exprimer. Pendant que lui s'intéressait aux détails de la construction du bureau, elle lui répétait: "T'es pas beau", t'es pas beau". Un dialogue tout à fait parallèle où elle tentait en vain de le rejoindre. Même chose avec moi: elle se sert de ces fausses expressions pour affirmer sa fermeture et se raidir, mais en fait il s'agit d'un appel à l'aide maladroit.

H. Répéter pour maîtriser


Mais attention, il ne faut pas croire que ces répétitions ont toujours la même signification. Parfois, il s'agit d'une étape de développement importante. L'enfant répète alors souvent la même chose parce qu'il travaille à la maîtriser. Tous les parents en sont témoins lorsque leur enfant découvre sa capacité de dire "non". Pendant un certain temps, il s'en sert à toutes les sauces et en fait presque sa devise personnelle car il désire se différencier du parent en s'opposant à lui.

Ces répétitions sont normales et même nécessaires. Elles sont des méthodes d'apprentissage qui servent à maîtriser une nouvelle habileté par la pratique. Il ne faut pas y chercher des messages cachés. La répétition cessera dès que l'enfant aura suffisamment exploré la nouvelle façon d'agir.

I. La place de l'éducateur


    Nous avons vu jusqu'à maintenant quelques moyens de nous y retrouver comme parents. En tant qu'éducateur est-ce que c'est différent?
L'éducateur n'est pas lié à l'enfant de la même façon que le parent. Le lien avec l'enseignant ou avec l'éducateur se fait dans un contexte peut être plus objectif, un peu plus neutre. L'enfant ne représente pas la même chose pour son professeur que pour ses parents.

Ça peut faire une différence énorme parce que l'enseignant ne réagit pas de la même façon que le parent. Donc ça permet à l'enfant de faire l'expérience de quelque chose de nouveau, de différent.

J'ai un bel exemple dans un groupe de classe de 5e année (les enfants ont environ 10 ans). Je participais à un programme sur l'estime de soi et nous faisions une activité en groupe avec les enfants. Chacun dessine ses parents, sa famille et essaie de regarder en quoi il a besoin de chaque membre, que ce soit de son père, sa mère, ses frères, ses soeurs ou même le grand-parent s'il est important. À ce moment, Nadine dit : "Moi je ne peux rien écrire là-dessus. Ils ne font jamais rien avec moi".

Si le parent avait été présent c'est très clair que Nadine n'aurait jamais osé le dire. Mais dans la classe elle le disait et, en même temps, elle s'est rendu compte de l'importance de ce qu'elle disait. Et nous avons cherché ce qu'elle pourrait faire avec ça. Les enfants ont suggéré d'écrire une petite carte aux parents pour dire ce qu'ils aimeraient faire avec leurs parents.

En janvier, au retour des vacances, on évaluait le programme en demandant aux enfants ce qu'il pouvait leur apporter. Nadine me dit:"Il faut continuer parce que ma mère me pose des questions là-dessus". Et elle ajoute:"Ma mère était inquiète un peu de voir ce que je vais dire, de quoi je vais parler. Alors elle commence à s'intéresser à moi, elle commence à me poser des questions".

Ainsi, il a suffi d'en parler en classe pour la mettre en contact avec le fait que ses parents ne s'occupaient pas assez d'elle et pour lui permettre d'ouvrir ce sujet avec eux. Le fait d'avoir été présente comme éducatrice, de l'avoir écoutée, de l'avoir aidée à exprimer son besoin, était nécessaire pour amorcer ce dialogue avec les parents. Certains jeunes sont allés plus loin, mais pour Nadine c'était énorme de dire ça:" ma mère me pose des questions, elle s'intéresse à moi sur quelque chose qui se passe à l'école".

J. Contenant et contenu


    Allons un peu plus loin. Éduquer les enfant ça veut dire leur montrer à s'exprimer bien sûr, mais la politesse et le respect c'est important aussi. Ça fait partie des choses qu'on doit enseigner à nos enfants. Comment concilier les deux: enseigner le respect et enseigner l'expression qui n'est pas toujours respectueuse?
On pourrait parler d'un contenant et d'un contenu. Le contenu c'est l'expression du jeune. Ce qu'il a à dire, ce qui est important pour lui. Mais c'est sur la façon de le faire qu'on peut intervenir. On peut lui apprendre des règles de politesse, des règles de respect dans la façon d'exprimer, le contenant.

Mais il ne faut pas oublier que le contenu aussi est important. Parfois on a tendance à s'arrêter uniquement sur le contenant, sur la façon de faire. Par exemple, on se soucie de l'absence de respect et on oublie le message que le jeune veut nous communiquer à travers ça.

Voici une illustration très simple que j'ai vécu avec une de mes adolescentes. Elle arrive devant un magasin mais il est fermé. Elle voulait acheter quelque chose et elle n'a pas pu. Sur le moment elle est très frustrée parce que ça faisait deux jours qu'elle attendait pour faire cet achat. Et elle a montré son doigt.

J'ai alors dit: "je peux très bien comprendre que tu es déçue parce que ça fait longtemps que tu attends, mais ce n'est pas une façon de faire". Donc, je faisais deux choses à la fois: recevoir l'émotion, l'expression de ce qu'elle ressentait et en même temps lui apprendre certaines règles. J'étais un parent-éducateur et je jouais ces deux rôles complémentaires à la fois; une combinaison très importante mais difficile à maîtriser dans le feu de l'action du quotidien.

C'est la même chose lorsqu'un enfant qui se met à taper sur tout le monde dans une cour de récréation parce qu'un enfant a pris le ballon qu'il veut. Il a peut être trouvé que l'autre était injuste, qu'il n'a pas respecté le règlement, mais ce n'est pas en battant les autres qu'il va régler le problème. Je pense qu'on doit alors éduquer les enfant par des interventions comme: "oui, tu trouves que c'est injuste, alors on va en parler. Mais la façon dont tu le fais n'est pas acceptable. On ne frappe pas un autre enfant parce que ça cause toutes sortes de problèmes."

K. Les règles sociales


    Alors, on peut exprimer son insatisfaction mais il faut le faire en tenant compte d'un certain nombre de règles sociales.
Oui, et c'est justement l'apprentissage que les jeunes ont à faire. J'ai en tête l'exemple d'un petit enfant de 3 ans qui frappait les autres parce que c'était son seul moyen d'exprimer sa colère.

Je pense que s'il est arrivé à l'école à l'âge de 6 ans en croyant réussir à avoir ce qu'il voulait en tapant les autres, c'est parce qu'à la maison on a sûrement laissé beaucoup de place à ça. Soit qu'on ne lui a pas montré d'autres façons de faire ou qu'on l'a trop réprimé. Ça peut être l'un ou l'autre. Et comme à l'école il n'a plus le contrôle extérieur du parent, il se met à exercer ce pouvoir à temps plein. On en rencontre souvent des enfants comme ça dans les écoles. En fait, cet enfant ne sait pas comment exprimer ses émotions; on ne lui a pas appris à utiliser les mots pour dire ce qu'il ressent.

    Maintenant, comment décider quelles sont les bonnes règles et les mauvaises règles; ce n'est pas évident. Vous semblez croire que taper les autres n'est pas une bonne règle. Cet enfant pensait que c'était une bonne règle jusqu'à ce que l'école lui montre d'autres façons. Si j'étais le père de ce petit garçon je penserais peut-être que c'est une bonne règle de taper le monde quand ils ne font pas mon affaire. Qu'est-ce qui vous permet de décider que ce n'est pas une bonne règle alors que je vis comme ça depuis toujours et que ça fonctionne bien pour moi?
Sans doute le fait que ça lui attire constamment des problèmes. Il est toujours en conflit, toujours en réaction. Mais c'est une question difficile. Il faut tout de même reconnaître qu'il y a des règles sociales implicites. Il y a des façons de faire qui sont acceptables et d'autres qui ne le sont pas aux yeux de chaque parent. Ces normes découlent des valeurs des parents, plus particulièrement de l'image qu'ils ont de l'enfant adéquat ou idéal.

    Les règles de bienséance, de société, ce sont surtout des conventions qui varient d'un pays à l'autre, d'un quartier à l'autre et même d'une famille à l'autre. Si, par exemple, j'exige d'être vouvoyé parce que c'est un signe de respect et que je trouve la politesse importante. Qu'est-ce qui me permet de savoir si c'est une bonne règle ou quelque chose de superflu qui brime inutilement la liberté de mes enfants?
Je dirais que c'est une règle acceptable si elle permet quand même l'expression réelle sans la brimer. La règle peut être valable dans la mesure où elle laisse place à l'expression de ce qui est important pour l'enfant. Mais le contenant peut varier d'une culture à l'autre, d'une famille à l'autre.

La règle elle-même n'est pas si importante; c'est l'effet qu'elle a sur la communication ou sur l'expression qui compte le plus. Si elle a pour effet de bloquer ou d'empêcher carrément l'expression, alors ce n'est pas une bonne règle. Mais si c'est une règle qui ne fait que donner une forme à l'expression, alors ça peut être une règle tout à fait acceptable.

L. Les erreurs de parcours


    Mais il arrive parfois, devant le comportement d'un enfant, qu'on aille un peu trop loin sur le coup de l'émotion ou dans le feu de l'action. Comment peut-on composer avec le fait qu'on a réagi trop fort sur le moment?
Souvent ce que je suggère aux parents, une fois que la crise est passée, c'est que chacun aille réfléchir de son côté. Que le jeune aille réfléchir et que le parent réfléchisse; que chacun se reprenne un peu, regarde ce qui s'est passé, pour revenir ensuite en parler plus calmement.

C'est au moment de ce deuxième contact qu'on pourra compléter ce que l'émotion trop intense a brisé ou empêché. Contrairement à ce qui s'est passé pendant la crise, on va pouvoir le reprendre avec l'enfant, le reconstruire avec lui. Il va pouvoir exprimer plus complètement son point de vue. Le parent aussi pourra faire place à son point de vue et faire voir dans quelle mesure il a été blessé. Et à partir de cet échange on voit souvent apparaître une solution conjointe.

Je pense qu'il ne faut pas avoir peur de revenir parler avec l'enfant lorsqu'il y a eu un contact intense qui a été mal vécu, habituellement autant par l'un que par l'autre. C'est important de recréer le lien entre le parent et l'enfant.

Mais il ne faut pas que ce soit une espèce de discours un peu unilatéral où le parent est uniquement occupé à se justifier. Il faut laisser de la place aussi à l'expression de l'enfant, sans que le parent oublie sa propre expression.

Il ne faut pas non plus que ce soit un discours moralisateur. Parfois on peut se dire "je vais venir m'asseoir avec lui, je vais parler avec lui" mais dans le fond on ne parle pas vraiment. Le parent ne fait que se justifier ou que faire la morale. Ça c'est dangereux aussi.

M. Le vrai dialogue


Le vrai dialogue repose sur le fait que le parent exprime son point de vue, ce qu'il a vécu là-dedans, ce qui l'a blessé ou l'a mis en colère, ses inquiétudes ou ses préoccupations et que l'enfant aussi puisse les exprimer. Prenons l'exemple d'un jeune qui trouve que son parent le traite trop en bébé.

C'est un jeune de 11-12 ans. Cette mère veut ce qu'il y a de mieux pour son enfant; elle le protège beaucoup, elle l'empêche d'aller jouer avec des jeunes le soir après l'école parce qu'elle trouve que ce n'est pas un bon milieu pour lui. Ensuite il faut qu'il fasse ses devoirs de telle et telle façon.

Lui, il voudrait dire à sa mère qu'il aimerait parfois aller jouer dehors, qu'il aimerait avoir son mot à dire. Mais il n'y arrive pas devant cette mère qui veut tout bien faire et qui est assez autoritaire.

L'enfant a lui-même d'abord très peur de le dire à la mère parce qu'il n'en a pas l'habitude et ne sait pas comment. Et en plus, il a peur de sa réaction. Cette mère a beau dire qu'elle essaie de parler avec lui, elle n'est pas nécessairement à l'écoute de ce jeune parce qu'elle est trop préoccupée à bien faire, à ce que ce soit bon pour son enfant ou à ce que les autres peuvent penser.

Alors on pourrait dire que cette mère est tellement occupée à transmettre des valeurs qu'elle oublie d'écouter et de laisser l'enfant faire ses expériences. Apprendre par essai et erreur, apprendre en expérimentant, en allant voir. Par exemple, le jeune va jouer avec les autres, il vit une expérience difficile ou il fait des choses pas correctes et le parent l'apprend. Lorsqu'il revient à la maison, si le parent est capable d'en parler et d'échanger avec lui ça va être plus constructif que s'il lui interdit tout simplement.

N. Transgression et identité


    Ça doit être particulièrement vrai avec les adolescents j'imagine?
Les adolescents qui ont tellement besoin d'expérimenter et de se faire leur propre idée! Ils sont tellement en train de vouloir se différencier et se dissocier du parent qu'ils vont faire le contraire justement.

Je trouve que c'est à travers la confrontation de la règle qu'ils se définissent. À mon avis, ce n'est pas la punition qui développe le jugement chez le jeune; c'est en expérimentant qu'il développe son propre jugement.

Au lieu de dire "je ne le fais pas parce qu'ils ne veulent pas ou parce que j'ai peur", il est bien plus sain de lui laisser la possibilité de conclure: "Je ne le fais pas parce que je sais que ça m'attire des ennuis, ou parce que ce n'est pas bien ou je sais que ce n'est pas bon pour moi". C'est à travers ses expériences qu'il se développe, mais il ne s'agit pas nécessairement toujours de bonnes expériences pour lui, ou des expériences que le parent considère comme bonnes.

Ainsi, ce n'est pas par conformisme qu'il va devenir socialisé, mais par expérience; parce que son expérience lui enseigne que ça vaut la peine. Mais au fond c'est surtout son identité qu'il développe à travers toutes ces expériences et c'est pour ça qu'il ne peut apprendre en se conformant simplement à nos normes ou nos exigences d'adultes.

    Vous nous dites qu'il est important, essentiel même, que les enfants puissent s'exprimer et soient entendus dans leur expression. Mais pour les adolescents ça doit multiplier les conflits si on leur laisse la possibilité de s'exprimer comme ils veulent. Ils vont nous mettre constamment dans l'embarras, confronter nos valeurs et faire le contraire de ce que nous considérons humainement décent. Est-ce que ça ne multiplie pas les conflits entre les parents et les adolescents?
Dans la mesure où le jeune se sent reconnu et accepté dans son désir de vivre quelque chose, je pense au contraire que ça peut faire diminuer les conflits. S'il se bat pour être reconnu sans qu'on lui donne cette place qu'il recherche, il se met à répéter et à confronter. Mais si on lui laisse un espace où il peut expérimenter, tout en l'accompagnant, en le guidant, tout en l'aidant à développer son jugement et tout en établissant aussi des limites, dans ce contexte, je pense qu'il peut intégrer quelque chose qui devient sien et il me semble que ça provoque moins de conflits.

En somme, si je lui fais plus de place, ça donne au bout du compte moins de conflits, alors que si je lui dis constamment de se taire, je vais me retrouver avec plus de conflits parce qu'il risque de vouloir absolument être entendu. Pire, s'il n'est pas entendu ou s'il pense que ça ne donne rien d'exprimer son point de vue, il va se retirer et aller faire ses affaires ailleurs. Il risque alors d'aller obtenir dans un gang la reconnaissance qu'il recherche. Et, dans cette situation, il n'aura pas le support ou le lien avec le parent pour l'aider dans cette recherche.

    D'une façon ou d'une autre il veut être entendu et il va trouver le moyen soit en insistant soit en désobéissant. Comme parent j'ai intérêt à l'écouter dès le départ et à ce que ça se passe à l'intérieur de notre dialogue, de notre relation.
Je pense que l'enjeu fondamental ici c'est la construction de l'identité différente. C'est à travers le fait d'être entendu et respecté dans son expression que le jeune se construit. S'il l'obtient, il n'a plus besoin de taper partout et de faire ses preuves ailleurs. On lui a fait sa place, on lui a fait confiance; c'est ça le plus important.

    Cette construction de l'identité se fait chez les petits comme chez les grands et il est intéressant de voir que c'est la même chose pour les adultes. Au fond, il n'y a pas de meilleure façon d'acquérir et de posséder vraiment son identité que de l'exprimer ouvertement devant les personnes importantes. C'est la même méthode fondamentale, quel que soit l'âge.

O. Tout dire en tout temps?


    Est-ce que ça ne nous amène pas à dire que fondamentalement tout est bon à exprimer et qu'il faut enseigner à tout exprimer? Est-ce qu'il y a des limites à ce que l'on devrait exprimer?
Si on utilise le mot exprimer comme synonyme de dire, il y a sûrement des limites; on n'est pas obligé de tout dire tout le temps. Mais si on utilise le terme exprimer dans le sens de faire connaître des choses fondamentales et importantes pour moi, pour mon équilibre, pour mon identité ou pour ma survie, la réponse est différente.

Je pense que c'est le vrai guide: le fait qu'il s'agit d'un enjeu important implique que ça doit être exprimé. Mais tout exprimer, tout dire tout ce qui me passe par la tête, non!. Ce n'est pas ça le sens de l'expression. Il s'agit d'exprimer des choses importantes, des choses qui font partie vraiment de ce que je suis, qui sont au centre de ce que je suis.

Dans ce cas, il faut savoir que si on n'arrive pas à l'exprimer directement, ça va sortir d'une autre façon. C'est ce qu'on appelle un symptôme. Par exemple, repensons au petit garçon qui faisait des crises quand il revenant de chez son père. Le signe est sorti. Lorsque son message a été compris, le mal a disparu et la vie a pu continuer.

C'est une caractéristique importante de l'expression; elle revient continuellement. Tant qu'elle n'est pas entendue et comprise, elle continue à se manifester. On peut même s'en servir pour savoir qu'on n'a pas réussi à bien comprendre. Si ça se répète ça veut dire que le message n'a pas passé.

P. Le parent et ses limites


    Mais moi j'ai des limites, je ne suis pas toujours en forme, pas toujours disponible, je n'ai pas toujours le temps. Des fois j'ai des problèmes, parfois je suis en colère. Qu'est-ce que je peux faire quand je ne suis pas prêt à écouter?
Je pense que ça fait partie des apprentissages de l'enfant; le fait que les parents ont aussi une vie, des émotions, des difficultés et des inquiétudes. Et je pense que le parent devrait laisser une place à ça, l'exprimer à l'enfant, se respecter là-dedans.

Par exemple si on arrive le soir, après une journée difficile au travail, des tensions, des conflits, on est pas vraiment disponible pour écouter l'enfant. Je pense qu'il est important de pouvoir lui dire "écoute j'arrive et je suis fatigué. Je n'ai pas vraiment le goût de jouer avec toi pour le moment. Mais un peu plus tard, oui. Maintenant, j'ai des choses qui me préoccupent."

Mais lorsque le parent arrive en ne disant rien et va se réfugier dans sa chambre ou devant la télévision, l'enfant ne sait pas ce qui se passe. C'est alors beaucoup plus malsain.

Voici un bel exemple. Il s'agit d'un enfant de 5-6 ans dont les parents se séparent. L'enfant a une bonne relation avec son père et sa mère. La mère a vécu une séparation quand elle était petite et ce fut dramatique pour elle. Son père s'est remarié, elle ne le voyait pas souvent et elle s'ennuyait beaucoup de lui.

La mère appréhende de parler de cela avec son fils d'autant plus que la garderie lui a dit qu'il était triste ces derniers temps. Je lui suggère de parler avec son fils de la séparation et de ce qu'elle a vécu quand elle était jeune.

Alors l'enfant a posé la question suivante: "je vais voir papa?". Mais ce n'était pas vraiment une question; il a affirmé clairement son besoin. Et ensuite elle a constaté que l'enfant était beaucoup plus détendu et beaucoup plus serein, simplement parce que le parent avait été capable de nommer, de dire ses craintes. Au lieu de subir quelque chose de trouble, de confus, d'imprécis, l'enfant savait maintenant quelle était sa réalité.

C'est important parce que ça permet à l'enfant de se départager de cette expérience-là. Il y a celle qui appartient à sa mère, à ce qu'elle vit, et il y a lui-même. Quand il a affirmé "Mon papa je vais le voir" il a exprimé son propre besoin. C'est comme s'il avait dit: "toi tu est inquiète et tu veux le laisser, mais moi je veux continuer à le voir et j'ai un lien avec lui." Ça a soulagé beaucoup l'enfant, mais la mère aussi parce qu'elle s'est rendu compte qu'il était capable d'exprimer ses besoins.

    Donc, je peux être imparfait et pas toujours disponible. C'est même utile que je le sois de temps à autre pour que mon enfant comprenne une réalité plus complexe que celle où il serait "le roi tout-puissant".
Ça permet justement à l'enfant de sortir de son égocentrisme, d'apprendre à tenir compte de l'autre, et même parfois à faire attention à l'autre. Il peut se dire: "ce soir maman est plus triste, ou elle a de la peine parce que.." Alors il va essayer de les laisser tranquille, de respecter le besoin de l'autre.

    Finalement c'est peut-être la meilleure école de respect, celle qui fait qu'il apprend à tenir compte de l'autre pour sa vrai réalité et non pas en fonction de règles extérieures ou arbitraires.
Oui, mais il faut que les parents fassent aussi leur part en se donnant la peine d'écouter vraiment l'enfant. J'ai l'exemple plus triste d'une petite fille de première année, une petite fille très brillante, très sensible, très féminine. Les parents sont séparés depuis un an. Elle a essayé d'exprimer ses besoins mais elle n'a pas été entendue. Sa mère n'était pas disponible et son père était trop menacé par le fait que sa fille vienne voir un psychologue à l'école.

À un moment donné la petite fille m'a dit :" mes parents n'aiment pas ça que je vienne te voir, ils ne sont pas d'accord." Alors finalement la petite fille était trop coincée là-dedans et nous avons arrêté les rencontres. Elle a décidé de se sacrifier parce qu'elle ne réussissait pas à se faire entendre vraiment. Comme bien des enfants, elle était très sensible aux inconforts et aux conflits personnels de ses parents et elle a choisi de s'y conformer, même en renonçant à ses besoins.

En somme, nous avons nos propres limites mais il y a des limites qui peuvent être dommageables pour l'enfant. Cette petite fille ne pourra pas se développer vraiment; elle va rester centrée sur les besoins de ses parents, elle va toujours faire attention à eux et s'oublier elle-même.

C'est un exemple de la façon dont les limites des parents peuvent devenir nuisibles parce qu'ils ne sont pas disponibles. Si ces limites là étaient plus ouvertement discutables, ça n'aurait pas le même impact négatif.

Q. Le plus important c'est...


    En guise de conclusion, est-ce que vous pourriez résumer ce que l'on doit retenir de plus important sur l'expression des enfants. Qu'est-ce qui est le plus important à ce sujet là?
Moi je trouve que la chose la plus fondamentale pour permettre à l'enfant de se développer, c'est de l'aider à être en contact avec ce qu'il vit, ce qu'il ressent. Il s'agit de lui fournir l'occasion d'apprendre à laisser de la place à son vécu, à le nommer plus clairement.

À travers ça, l'enfant pourra se différencier du parent. Il apprendra à distinguer ce qu'il ressent dans une situation de ce que ressent son parent qui a des besoins différents. Il va apprendre à se différencier et donc à devenir une personne plus séparée, autonome, indépendante.

Lorsqu'il aura son identité propre, il va pouvoir vivre par lui-même. Il ne vivra plus en étant dépendant de l'autre, ou en réaction à ce que l'autre vit, ou en tenant compte avant tout de l'autre.

Bien sûr, on tient toujours compte de l'autre mais c'est l'importance qu'on y donne qui fait la différence. Comme pour la petite fille tout à l'heure, c'est tellement important que finalement elle va rester coincée et qu'elle ne pourra pas s'occuper d'évoluer, parce qu'elle restera trop centrée sur ses parents.

    Merci, Geneviève Van Houtte, pour ces explications. Je crois qu'elles peuvent aider plusieurs parents et éducateurs à sortir un peu des recettes simples de l'enfant-roi comme de celles qui ne misent que sur la discipline et la fermeté dans l'éducation. C'est peut-être l'occasion de trouver une vision plus harmonieuse qui donne à l'expression sa vrai place au coeur du développement de l'enfant. Mais aussi un point de vue qui donne à l'expression du parent sa vraie place dans ce dialogue et qui permet à cette communication de devenir un dialogue.

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