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jeudi, février 28, 2013

Les trois vies d’Isidore Odorico

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Dans le rétro. Connu à Rennes pour les mosaïques dont il a couvert la ville pendant l’entre-deux-guerres, Isidore Odorico est aussi une figure importante de l’histoire du football. Et du Stade rennais, dont il a défendu les couleurs comme joueur (1912-1925) puis comme président (1931-1938). Portrait d’un personnage captivant.

Odorico le mosaïste

Si vous habitez Rennes, vous avez forcément déjà croisé une réalisation d’Isidore Odorico. La piscine Saint-Georges, la Poste, l’église Sainte-Thérèse, plusieurs bâtiments municipaux et une multitude de demeures
particulières ont été embellis dans la première moitié du XXe siècle par les travaux de cet étonnant personnage, dernier représentant d’une dynastie de mosaïstes d’origine italienne. Son père (pareillement prénommé Isidore), sûrement chassé par la misère qui frappait son Frioul natal et l’Italie du Nord à la fin du XIXe siècle, a migré en France pour venir travailler à Paris sur le chantier de l’opéra Garnier. Il ne reste pas longtemps dans la capitale puisqu’en 1882, il prend la direction de Rennes avec son frère Vincent, où ils fondent leur propre société, Odorico Frères.
En 1893 naît Isidore Odorico fils. Destiné à hériter de l’entreprise familiale, il étudie au Lycée de Rennes (l’actuel Lycée Émile Zola), puis il s’oriente tout naturellement vers l’École des Beaux-Arts. Plus que la reprendre, Isidore va réussir à développer considérablement la société familiale. Il est un artiste, mais aussi un entrepreneur, qui profite de la demande croissante en mosaïque pour étendre la société Odorico Frères dans tout l’Ouest de la France. S’adaptant à la demande, il spécialise la production dans la mosaïque de style Art Déco - reconnaissable à ses couleurs, ses formes géométriques, ses entrelacs -, alors très en vogue.
A la fin des années 1930, Odorico Frères compte plus de cent employés. Parmi lesquels beaucoup d’immigrés italiens qu’Isidore fait venir à Rennes. Odorico Frères est une entreprise paternaliste, le patron est très apprécié de ses employés, on le surnomme « Dodor ». Certains récits de proches d’Odorico ont également témoigné de la gestion parfois fantaisiste de l’entreprise, dont les finances étaient tenues de façon quelque peu insouciante (2).
Même proche de ses salariés, Odorico est bien un notable, il fait partie de l’élite de la ville. Il s’est fait construire et a décoré lui-même (de mosaïques, bien entendu) sa maison, au 7 Rue Joseph Sauveur, près du Lycée de Rennes. Le quartier, idéalement placé, non loin de la gare, était très prisé par la bourgeoisie rennaise ; il fut appelé « la Californie » en raison de la spéculation financière dont il fut l’objet. La maison d’Odorico se trouve à deux pas de celle du maire Jean Janvier, qui réside au 16 Rue Dupont des Loges, et qui avait en commun avec « Dodor » la passion de l’architecture. Mais aussi celle du football.

Odorico le footballeur

Cet attachement au football fait partie intégrante du personnage d’Isidore Odorico. Tous les proches qu’on interrogeait à son sujet parlait du mosaïste, mais n’oubliait pas le féru de football qu’était aussi Isidore. Chez les Odorico, le football était vraisemblablement une passion familiale. Le frère aîné d’Isidore, Vincent, était lui aussi passionné de mosaïque et de football mais, atteint d’une grave scoliose, il n’a guère pu pratiquer sur le terrain ni l’un ni l’autre. Outre l’influence familiale, sa scolarité au Lycée de Rennes, dont le SA a été un adversaire récurrent du Stade rennais au début du XXe siècle, a peut-être contribué à rapprocher Isidore du football. Mais jamais il ne défendit les couleurs de l’association de lycéens (2).
La pratique du football est une facette essentielle du personnage mais, contrairement au mosaïste, le footballeur n’a pas laissé les mêmes traces dans le paysage urbain. On peut seulement reconstituer la carrière footballistique d’Odorico à la lumière de ses apparitions successives dans l’équipe rouge et noire, de 1912 à 1925, et des comptes-rendus qu’en ont laissé les journaux (déjà, à l’époque, les quotidiens rennais ne manquent pas de juger la prestation des joueurs match après match). D’après les archives, le premier match disputé par Odorico avec le maillot rennais est aussi le premier match disputé par le club, en septembre 1912, sur son nouveau terrain aménagé route de Lorient (3). Il s’agit d’un match amical, remporté par le Stade rennais sur le score de 6 à 1 contre le SA du Lycée de Rennes, dans lequel « Dodor » avait donc sûrement quelques connaissances.
Isidore évolue au milieu de terrain, ou plus rarement en défense. C’est surtout après 1918 qu’il semble avoir pris l’habitude de jouer au poste de « demi ». Les premières années, il évolue souvent avec l’équipe B ou l’équipe « 1B ». Les jugements sur ses qualités de footballeur sont nuancés ; en novembre 1912 au sujet d’un match contre l’US Servannaise, l’Ouest-Éclair parle de ses « shoots faibles », en octobre 1913 on lit que « Odorico loupe souvent », en février 1814 il est « trop brouillon ». Les années passant, les évaluations deviennent plus flatteuses, en novembre 1919 Odorico est qualifié de « bon remplaçant », en janvier 1920 de « vieux joueur connaissant toutes les roublardises du football ». Déjà, à l’époque, un joueur de football de 26 ans est donc perçu comme un ancien...
Après une victoire contre l’US Suisse en février 1920, le journaliste de l’Ouest-Éclair salue la performance d’Isidore, qui « gagn[e] bien ses galons d’équipier premier par son courage et son adresse ». En décembre 1920, il est cité avec Guyader, Scoones et Gauvin parmi les meilleurs joueurs d’une victoire contre le CS Rennais. « Dodor » semble donc s’être petit à petit imposé dans l’équipe première. C’est en 1925, âgé de 32 ans, qu’il raccroche les crampons. On peut suggérer que ses responsabilités professionnelles (il était souvent en déplacement) ne lui auront pas toujours permis de s’investir pleinement dans le football.

Odorico le président

Peu après la fin de sa carrière sportive, Odorico s’implique dans les affaires du club. Il devient un dirigeant passionné, qui nourrit pour le Stade Rennais Université Club des ambitions d’hégémonie régionale. Cela se traduira bientôt par une lutte avec la Fédération pour la création d’un championnat national et l’acceptation du professionnalisme en France. Ses sept années de présidence (1931-1938) sont ainsi un tournant essentiel dans l’histoire du Stade rennais. On doit même considérer que ce tournant débute avant 1931, Odorico ayant soutenu financièrement le SRUC dès les années 1920 (1). Le club est officiellement présidé par l’avocat Baudet, mais l’influence d’Odorico - qui est vice-président - est déjà grande.
La compétition majeure dans laquelle évolue alors le Stade rennais est le championnat de la LOFA (Ligue de l’Ouest de Football Association) qui n’est plus adapté aux ambitions rennaises. Les écarts de niveau sont importants, le SRUC affronte des clubs modestes qui n’attirent pas forcément les foules au Parc des Sports. En outre, Odorico et le Stade rennais se rendent coupables d’une rémunération illicite des joueurs - ce qu’on a appelé « l’amateurisme marron ». Pourtant censés être des sportifs amateurs, certains auraient reçu chaque mois des enveloppes de 1000 à 2000 francs (2). Le Stade rennais se trouve même complètement dans l’illégalité, en engageant certains joueurs sans qu’ils ne soient pourvus d’une licence délivrée par la Fédération. Odorico gère le recrutement d’une façon assez étourdie, peu soucieuse des éventuels accrocs. Un peu comme avec son entreprise de mosaïque.
Ces prises de risque témoignent avant tout des aspirations d’Odorico à une professionnalisation du football. Mais atteindre ce dessein n’a pas été une tâche facile. L’histoire de la naissance du football professionnel en France est avant tout celle d’un bras de fer financier entre de grands clubs régionaux désireux de se fédérer dans un championnat national, et les instances organisatrices des championnats régionaux - la LOFA pour l’Ouest du pays - autrement moins disposées à de tels projets. Voir Rennes, Laval ou Angers quitter son championnat serait financièrement dramatique pour la LOFA, qui ne percevrait plus de revenus sur la billetterie des matchs organisés par ces clubs.
En 1929, la LOFA réagit en réformant l’organisation de son championnat. Il est décidé pour la saison 1930-1931 la création d’un groupe unique de douze clubs, alors que les équipes étaient versées jusque là dans trois poules de six. Les nombres des joueurs étrangers et des joueurs des équipes réserves pouvant évoluer avec l’équipe première ne doivent plus dépasser certains seuils. Enfin, le SRUC est pénalisé financièrement puisque la LOFA prélèvera désormais un droit de 15% sur l’ensemble des recettes des clubs (3). La formation d’un groupe de douze équipes a aussi pour eux des conséquences pécuniaires, puisqu’ils doivent désormais disputer un plus grande nombre de matchs, et donc effectuer un plus grand nombre de déplacements.
Le Stade rennais, le Stade lavallois et le Cercle sportif Jean Bouin d’Angers, les meilleures équipes de l’Ouest, refusent de s’engager dans cette compétition qui dessert leurs intérêts. Dans un premier temps, la LOFA n’accepte pas ce désengagement qui, pour les raisons expliquées plus haut, ne lui serait pas profitable. Le Stade rennais est finalement exclu pour la saison 1929-1930 de toute compétition officielle, dont la Coupe de France.

Une culture européenne mise au service du SRUC

La fronde d’Odorico dure trois saisons. Mais c’est une résistance intelligente qui préserve le niveau de l’équipe - et même l’améliore, malgré le retrait de toute compétition officielle. D’une part, Odorico organise des matchs amicaux internationaux, et d’autre part, il recrute à l’étranger. D’origine italienne, il était peut-être aussi culturellement un peu autrichien, son Frioul natal ayant été sous la domination de Vienne jusque 1919 (2), et il disposait de nombreux contacts un peu partout en Europe centrale où il avait eu l’occasion de se déplacer pour Odorico Frères.
De surcroît, le Stade rennais a déjà, dès les années 1930, ses « recruteurs ». Le premier d’entre eux s’appelle Adolphe Touffait, milieu de terrain du SRUC. Il est à l’origine de la plupart des recrutements de l’époque. Après une sévère défaite en octobre 1929, sur la pelouse de l’US Servannaise (4-0), il est immédiatement envoyé en mission à Prague (avec de l’argent...). Il assiste à un entraînement de l’équipe nationale de Tchécoslovaquie où il repère Mrazek, Nenals ou encore Klenovec, qu’il ramène ensuite à Rennes. Le gardien de but Klenovec gardera les cages rennaises pendant trois saisons, l’attaquant Nenals marquera plusieurs dizaines de buts.
En 1930, Touffait se rend cette fois à Darmstadt, en Allemagne (une ville que « Dodor » connait bien, puisqu’il y fut prisonnier pendant la Première Guerre mondiale), pour disputer la coupe internationale universitaire. Le recruteur rennais remarque un attaquant, Walter Kaiser, qu’il convainc de venir à Rennes pour poursuivre ses études de droit tout en perfectionnant son français, et en portant les couleurs du Stade rennais UC (2). En 1932, il sera le meilleur buteur du premier championnat de France de football. La venue d’immigrés italiens à Odorico Frères et le recrutement d’étrangers au SRUC nourrissent finalement le cosmopolitisme de la ville de Rennes dans la première moitié du XXe siècle. Odorico et les étrangers de Rennes avaient d’ailleurs l’habitude de se réunir dans la « Société des Nations », qui se tenait régulièrement au Café du Lycée, à l’entrée de la rue Duhamel, dans le quartier de la Californie (2).
Le deuxième aspect de la fronde rennaise est donc l’organisation de rencontres internationales. A la fin de la saison 1929-1930 le SRUC est en tournée au Luxembourg. Odorico active à nouveau ses contacts en Europe centrale, et fait régulièrement venir route de Lorient des clubs tchèques : le Viktoria Žižkov, le SK Kladno, l’AFK Prague. Viennent également à Rennes les clubs de Duisbourg, Stuttgart, Jersey, Munich 1860, Vienne, Malines (3). L’organisation de ces matchs de prestige répond à la lassitude de la plupart des joueurs rennais, fatigués du championnat de la LOFA. Comme il l’avait fait avec ses employés en mosaïque, Odorico réunit ainsi l’adhésion unanime de ses joueurs. Le public apprécie lui aussi, 9 000 personnes se massent au Parc des Sports pour la réception de Stuttgart le 30 mars 1930 (3). Les affluences augmentent, la moyenne annuelle dépasse les 4000 spectateurs pour la saison 1930-1931.
Les recettes provenant des billetteries des clubs s’étant effondrées avec l’écartement du Stade rennais et de ses principaux voisins régionaux, les comptes de la LOFA sont pour la première fois déficitaires à l’issue de la saison 1930-1931 (2). Aidé par d’autres présidents de club, comme les sétois Gambardella et Bayrou, Odorico fait finalement les dirigeants du football français. Le 17 janvier 1931 est officiellement approuvé le football professionnel. Le premier championnat de France de football, ancêtre de l’actuel Ligue 1, se déroule lors de la saison 1932-1933. Grâce à Odorico, le SRUC y prend part et termine au sixième rang.
Isidore Odorico est mort à Rennes le 27 février 1945, il y a aujourd’hui soixante-huit ans. Il aura investi dans le Stade rennais beaucoup de temps, de volonté... et d’argent, presque à s’en ruiner. A la fin de sa vie, l’entreprise Odorico Frères est ainsi beaucoup moins florissante que par le passé. Elle périclite avant tout à cause de la baisse de la demande. En revanche, « Dodor » laisse le Stade rennais en bonne santé, et promis à un bel avenir. L’établissement privé dans lequel sont scolarisés les joueurs du centre de formation du SRFC porte son nom depuis 1987.


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