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mardi, juillet 23, 2013

Istanbul entre en "résistance mentale"

http://www.lepoint.fr/monde/turquie-istanbul-en-resistance-mentale-23-07-2013-1707573_24.php

Dans le parc Abasa, sur la rive européenne de la métropole turque, une assemblée de militants démocratiques mène désormais un nouveau combat : celui des mots.




Le parc Abasa, dans le quartier populaire de Besiktas, à Istanbul.
Le parc Abasa, dans le quartier populaire de Besiktas, à Istanbul. © Sarah Vernhes

Par (à Istanbul)






Un brouhaha s'échappe des arbres du parc Abasa, dans le quartier populaire de Besiktas, à Istanbul. Ce n'est pas celui des familles pique-niquant sur l'herbe, ni celui des promeneurs venus quérir un peu d'air frais. Non, ce sont des Stambouliotes participant à un forum de discussion. Une nouvelle forme de résistance

est née ici. À la tombée de la nuit, l'on discute et l'on débat. Chacun a désormais son mot à dire pour exprimer son opinion. Yilmaz, un grand moustachu aux yeux sombres, modérateur du forum, explique : "Avant la protestation, nous avions l'habitude de nous taire. Aujourd'hui toutes les langues se sont déliées."
Avant, c'était il y a deux mois. À l'annonce de la destruction du parc Gezi du centre-ville, des manifestants écologistes décident de camper sur les pelouses. Ils rejettent le projet de construction d'un centre commercial. Le 28 mai, la police les expulse violemment. La population s'embrase. Des milliers de manifestants envahissent la place Taksim, et les réactions s'étendent aux autres grandes villes du pays. Dès lors, les revendications ne sont plus seulement la sauvegarde des arbres, mais la remise en cause de la politique autoritaire du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. Il y aura 5 morts et 8 000 blessés, selon l'Association turque des médecins (TBB), avant que le projet ne soit finalement abandonné.

Place à la vox populi

La révolte, elle, continue de gronder pacifiquement dans les parcs. Abasa est le premier forum ouvert il y a un mois. Son amphithéâtre accueille régulièrement 200 personnes. Ce soir, les gradins s'illuminent de tous les yeux attentifs du public. Au centre de l'arène, Yilmaz explique la règle : deux minutes de temps de parole et pas d'applaudissements pour ne pas déranger le voisinage. À la place, un nouveau langage de signes. Il faut lever les mains en l'air et pianoter dans le vide pour approuver un sujet, dans le cas contraire il suffit de croiser les poings en l'air. Une voix grave s'élève du micro. L'homme raconte ses amis torturés en prison, "il faut faire quelque chose pour arrêter cela". Des doigts se lèvent pour acquiescer.
Des violences domestiques au projet d'aéroport, en passant par le dynamisme de la jeunesse turque - salué par un homme dont les ans ne se comptent plus -, tous les sujets peuvent être abordés. Un jeune homme aux longs cheveux prend la parole pour raconter une anecdote qui fait rire le public. "La dernière fois, j'ai salué un passant. Il me demande si l'on se connaît. Évidemment, non, mais a-t-on besoin de se connaître pour se dire bonjour ?" C'est cet élan de convivialité qui marque la "résistance mentale". De tous âges, genres et opinions politiques, les militants savent que leurs différences créent aussi leur force. "Nous sommes un arc-en-ciel", sourit Ishan. Elle participe à l'un des autres petits groupes de travail qui fleurissent les recoins du parc. Dans la foule, Burcu, une jeune fille brune, reste mitigée. Elle vient assister par curiosité aux échanges. "Je ne crois pas que cela puisse changer quelque chose, mais c'est déjà une première expérience de pouvoir s'exprimer."

La solidarité en marche

À la lueur des lampadaires, la statue d'Ataturk, le fondateur de la République turque et défenseur de la laïcité, veille sur le débat. C'est justement les questions de libertés individuelles qui rythment les discussions. Bahar, 42 ans, est venu accompagné de sa femme. Il a pris le micro pour la première fois. "Je serais très heureux s'ils ont entendu mon message. Le combat ne se déroule plus dans la rue maintenant." Pour lui, ces dialogues forment une première étape pour trouver des solutions. Par exemple, des solutions pour venir en aide aux personnes en difficulté. Un groupe de jeunes organisent ainsi une collecte de vêtements et les redistribuent à l'entrée du parc. Ils ne comptent pas s'arrêter là. Prochaine étape : un site internet d'échange de services gratuits.
Assis dans l'herbe, une cigarette roulée à la main, Onur s'enthousiasme : "Ce n'est plus qu'une question de gouvernement, aujourd'hui les gens se rendent compte qu'ils peuvent faire des choses par eux-mêmes." Des enfants slaloment entre les couples. Personne n'est surpris de leur présence. Kazim, un étudiant habitué des manifestations Occupy Gezi, s'en amuse même : "Au moins, ils commencent à apprendre la démocratie."
Une démocratie que les militants défendent corps et âme face à un Erdogan qu'ils accusent de piétiner leurs droits. Celui qui s'était décrit comme "le Premier ministre des 50 %" a cristallisé une haine sur sa personne. La prochaine élection présidentielle a lieu en août 2014. Les militants sont conscients du peu de temps qu'ils ont pour s'organiser. D'ici là, les assemblées démocratiques devraient fleurir à travers le pays. "Il y a deux mois, à Taksim, nous n'aurions jamais imaginé que ça arrive", s'étonne encore Yilmaz, le modérateur. Et Taksim ne signifie-t-il pas, en arabe, partage, division, répartition ? Ces héritiers-là ne sont pas près de l'oublier.

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