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jeudi, novembre 20, 2014

Pourquoi nos neurones ont vitalement besoin d'autrui pour exister

Bonne lecture :-)

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ARTICLE

Par Mélik Nguédar


Une nouvelle vision du cerveau humain est en train de s'imposer : nos neurones entrent sans arrêt en résonance avec les neurones d'autrui ; nos intériorités sont en communication directe ; notre cerveau est « neuro-social ».
Aussi important que la « », et tout aussi révolutionnaire, voici un nouveau concept dont on va beaucoup parler dans les temps à venir : notre cerveau est « neuro-social ». C'est-à-dire
que nos circuits neuronaux sont faits pour entrer en résonance avec ceux des autres. Nous n'avons littéralement pas le même cerveau, et donc pas la même vie, selon les relations que nous entretenons avec autrui. Parmi les ouvrages qui ont commencé à fleurir sur ce thème, une étude passionnante vient d'être traduite de l'américain, signée par un homme qui est un vulgarisateur, mais aussi un concepteur : Daniel Goleman. Dix ans après la parution de son best-seller L'Intelligence émotionnelle, ce psychologue visionnaire nous invite à une nouvelle exploration, Cultiver l'intelligence relationnelle (Éd. Robert Laffont). Sujet immense, touffu, qui émerge depuis les années 90 grâce au perfectionnement des techniques d'imagerie corticale - avec en particulier le scanner à résonance magnétique nucléaire fonctionnelle (IRMf), qui permet de visualiser, avec une précision de plus en plus fine, les zones actives de notre cerveau, lorsque nous agissons, pensons, parlons, rêvons... ou entrons en contact avec quelqu'un d'autre. Ce dernier point s'avère crucial. Au point qu'il est en train de faire naître une nouvelle discipline : la neuroscience sociale, dont les bases ont été posées dans les années 90 par les psychologues John Cacioppo et Gary Berntson. Une discipline qui ouvre des perspectives prodigieuses, mais qui nous lance aussi un avertissement inquiétant : nos neurones ont absolument besoin de la présence physique des autres et d'une mise en résonance empathique avec eux. Les relations cybernétiques, SMS, Internet, et autres contacts virtuels, ne leur suffisent en aucun cas. Or, comme ces télécontacts occupent une place croissante dans la communication humaine, nous allons au-devant de sérieux problèmes, qu'il faut absolument corriger.

Comment nos neurones « attrapent » les émotions des autres

Pour comprendre comment tout cela fonctionne, on aurait d'abord besoin d'un dessin animé. Au moindre échange émotionnel, vos rencontres avec autrui provoquent un incroyable faisceau de réactions en cascades dans votre système nerveux central. Vous n'avez pas idée de tout ce qui se passe dans vos neurones, au moindre sourire échangé, même avec une personne anonyme, croisée sur votre chemin. Quand vous tombez amoureux et regardez l'être aimé dans les yeux, c'est du délire ! Mais quand vous affrontez quelqu'un, envahi par la colère, vous êtes en résonance totale aussi. En fait, nous « attrapons » les émotions des autres comme des virus, en positif comme en négatif. Sitôt que nous entrons en relation avec quelqu'un, des millions de nos neurones cherchent, littéralement, à « se brancher sur la même longueur d'onde » que ceux de l'autre. Du coup, l'intérieur de notre tête n'est pas le même selon que nous trouvons notre interlocuteur plus ou moins sympathique, intéressant, drôle, tonique, excitant, stupide, suspect, mou, rigide, dangereux, etc. Si quelqu'un vous agresse en hurlant, ce seront les mêmes zones qui, en quelques secondes, seront activées dans vos deux cerveaux, que vous le vouliez ou non.
Les neuropsy américains ont étudié beaucoup de couples - depuis l'amour fou jusqu'aux pires scènes de ménage. Observée sous le scanner de l'IRMf, la « neuro-anatomie d'un baiser » révèle que c'est la totalité des aires orbito-frontales des cortex préfontaux (COF) des deux amoureux qui se mettent en boucle. Quand on sait que le COF est une structure fondamentale du cerveau, qui assure la jonction entre les centres émotionnels et les centres pensants, et qu'elle relie, neurone par neurone, le néocortex au bulbe rachidien, on comprend mieux pourquoi la « mise en résonance » provoquée par un long baiser amoureux a des effets positifs profonds : baisse des taux de cortisol, indicateur du stress, et montée en flèche des anticorps, gardiens du système immunitaire. On constate d'ailleurs des effets aussi positifs quand les amants se regardent simplement les yeux dans les yeux, sans s'embrasser. À l'inverse, une dispute conjugale, si elle met les cerveaux des protagonistes également « en phase », a des effets négatifs tout aussi mesurables : la fonction cardiovasculaire entre en souffrance et les taux immunitaires baissent. Et si les disputes se répètent pendant des années, les dommages deviennent cumulatifs. Les neurones n'aiment pas les scènes de ménage.
Cela dit, hommes et femmes ne réagissent pas de la même façon aux interactions avec autrui. Au repos, les neurones des femmes ont tendance à systématiquement passer en revue, ruminer, ressasser leurs derniers échanges relationnels (amoureux ou pas). Ceux des hommes font ça aussi, mais avec beaucoup moins d'énergie et de détails. Autrement dit, en moyenne, le cerveau de la femme est plus « social » que celui de l'homme. Et donc plus dépendant de la qualité relationnelle de l'existence. Cela éclaire plusieurs paradoxes « psycho-neuro-endocrino-immunologiques » restés jusqu'ici inexpliqués. Par exemple, statistiquement, la santé des hommes semble mieux profiter de la vie conjugale que celle des femmes. Pourquoi ? C'est que, souvent, cette vie conjugale est médiocre : la femme en souffre et cela fait chuter son système immunitaire ; l'homme y est plus indifférent, et s'estime heureux de juste ne pas se retrouver seul. Par contre, les femmes qui se sentent « satisfaite ou très satisfaite » de leur vie conjugale se nourrissent de cette qualité relationnelle avec plus d'intensité que les hommes, et leur santé en profite davantage.
Au-delà du couple, cette mise en résonance des systèmes nerveux vaut pour tous les humains en relation. Cela marche pour deux personnes, mais aussi pour plusieurs. Au travail. Entre amis... Une foule baignant dans la même émotion représente une myriade de cerveaux se mettant au diapason - incarnation neuronale de l'effrayante « passion unique » décrite par le philosophe Elias Canetti, dans son célèbre essaiMasse et Puissance (Éd. Gallimard).
Tout cela fonctionne, entre autres, grâce à un nouveau venu dans le monde neurologique, que nous avons déjà décrit dans ces colonnes : le « », découvert en 1996 par le neurologue italien Giacomo Rizzolati. Daniel Goleman compare les neurones miroirs à une « wifi neuronale ». Rappelons qu'il s'agit d'un mécanisme qui fait que notre cerveau, dès la naissance, « mime » les actions qu'il voit accomplir par d'autres, comme si c'était lui qui agissait. Ou bien il se mime lui-même, en imaginant une sensation ou une action, provoquant la même activité neuronale que s'il sentait ou agissait pour de bon. Vus du dehors, nous pouvons être immobiles et silencieux, alors qu'à l'intérieur, nos neurones « dansent », « mangent » ou « jouent du piano ». C'est cette capacité mimétique qui fait de notre cerveau un organe « neurosocial » : selon le type de relations que nous avons l'habitude de vivre, nos réseaux de neurones ne sont pas structurés de la même façon. Nous avons donc grand intérêt à développer notre « intelligence relationnelle ».

La « voie basse » et la « voie haute » de l'intelligence relationnelle

L'intelligence relationnelle repose sur un processus fantastiquement rapide. En moins de vingt millièmes de seconde, votre cerveau peut capter, simultanément : que la personne en face de vous fait telle ou telle figure, plus ou moins sympathique, plus ou moins franche, qu'elle sent telle ou telle odeur, qu'elle est physiquement plus forte ou plus faible que vous, qu'elle est pacifique ou menaçante, que vous pouvez lui parler ou pas, qu'elle vous plaît ou pas, etc. On imagine les scénarios préhistorique où ce processus s'est mis en place. En situation de survie, c'est en fonction de la réponse fulgurante de votre organisme, que vous alliez éventuellement sourire à votre tour à l'autre personne... ou bien lui envoyer un grand coup de poing dans la figure, pour vous défendre... ou encore vous sauver en quatrième vitesse. Les cellules nerveuses qui permettent une telle rapidité de réaction, sur un aussi grand nombre de plans simultanément, sont très grosses et s'appellent les « neurones en fuseaux ». Aussi importants que les neurones-miroirs, on n'a découvert leur rôle crucial qu'il y a quelques années. Ils mettent en branle des processus archaïques, qui se déroulent hors de toute conscience, à la vitesse éclair d'un réflexe. Mais attention, cet « archaïsme » est récent ! La plupart des animaux ne possèdent pas de « neurones en fuseaux ». En dehors des humains, on n'en trouve que chez les chimpanzés, les gorilles, les orangs-outangs, les bonobos... et les baleines - ces dernières en ont d'ailleurs plus que nous, ce qui est intriguant, car l'autre nom que les neurologues donnent à ces « neurones en fuseaux » est « neurones de l'amour ».
Aimer quelqu'un, c'est s'avérer capable de détecter chez lui d'infimes nuances dans l'expression de ses ressentis, puis, éventuellement, d'y répondre. Exemple : le fameux psychologue Paul Eckman, spécialiste des expressions faciales, a répertorié dix-huit façons de sourire - depuis le petit rictus figé de politesse, jusqu'au ravissement extatique, en passant par l'envoûtant sorridere de Mona Lisa. Si le rire est le processus de contagion neuronale le plus rapide (nous l'avons tous vérifié un jour, en nous tenant les côtes), le sourire est l'expression que le cerveau humain décrypte avec le plus de nuance et le plus vite : nos neurones préfèrent les visages heureux. Sans être spécialement physionomiste, nous pouvons tous reconnaître, en moins de vingt millièmes de seconde, lequel des dix-huit sourires types nous adresse notre interlocuteur, et ainsi décrypter son ressenti et nous y adapter. Prenez cet exemple, généralisez-le à toutes nos formes d'expression et de sensorialité, verbales et non-verbales, et vous aboutissez à ce qu'on appelle l'empathie. Si nous n'avions pas cette rapidité et cette subtilité de décodage de l'autre, l'empathie serait impossible. Sans nos « neurones en fuseaux », nous ne serions pas humains.
Cette communication ultra rapide et multi-niveaux constitue ce que les neurologues appellent la « voie basse » de l'intelligence relationnelle. Cette voie est à la fois très fine et holistique. Exprimée en termes neurologiques, c'est tout simplement l'intuition - et peut-être aussi la télépathie, dont on sait qu'elle se nourrit de détails infimes entre personnes en relation affective forte. Par contre, la « voie basse » ne fait pas de compromis, ni de diplomatie. Laissée libre à elle-même, elle peut s'avérer grossière et sauvage - et donc inhumaine - réagissant face à l'autre en « J'aime/J'aime pas » péremptoires. D'où l'importance de l'autre pilier cortical de notre intelligence relationnelle, que les neurologues appellent la « voie haute ». Si la « voie basse » réagit sans réfléchir, la « voie haute » commence au contraire par la réflexion consciente. C'est notre cerveau civilisé. Mettant en action les structures neuronales du néocortex, la « voie haute » est beaucoup plus lente, mais aussi beaucoup plus riche, nuancée, sophistiquée que la « voie basse », faisant intervenir la mémoire, les valeurs, les croyances, bref, la culture de la personne. Elle fonctionne à coups d'hésitations, mais s'avère génialement flexible et multifonctionnelle, capable de nous guider dans le monde ultra sophistiqué et dangereux que nous avons nous-mêmes créé.
Une personne équilibrée fait coopérer la lente intelligence réfléchie de sa « voie haute » et les fulgurantes intuitions de sa « voie basse ». Nous vivons cette coopération en permanence... non sans courts-circuits, généralement inconscients, ce qui est le propre des mécanismes du refoulement. Exemple : les neurologues constatent qu'au cinéma, notre « voie basse » réagit comme si le film était vrai - avec bonheur ou terreur selon le scénario - et notre « voie haute » doit exercer un contrôle tyrannique pour que nous restions sagement assis dans notre fauteuil au lieu de participer à la scène ou de nous sauver. Conseil : ménagez votre « voie basse », n'allez pas voir exclusivement des films d'horreur, c'est mauvais pour le système immunitaire - votre « voie haute », elle, n'a besoin de personne pour défendre ses goûts !
Cela dit, toutes ces études convergent sur un point : qu'il s'exprime par ses voies basse ou haute, notre cerveau a vitalement besoin d'altruisme. Et c'est à la fois évident et sidérant.

Nous aimer les uns les autres... ou mourir !

L'idée d'une « intelligence relationnelle » n'est pas neuve. Le psychologue Edward Thorndike en parlait déjà dans les années 1920. Mais à l'époque, sous l'influence du concept alors tout neuf de Quotient Intellectuel, on ne s'intéressait qu'à l'« efficacité objective » des rapports humains et l'on ne faisait, par exemple, pas de différence entre une relation réellement amicale et une relation hypocrite et manipulatrice aboutissant au même résultat apparent. Le fait de pouvoir observer à l'intérieur du cerveau d'un manipulateur ou d'un simulateur a tout changé : le manipulateur est un affamé de l'intérieur ! Certains se moqueront : comme souvent, la science de pointe a besoin de preuves accablantes... pour finalement retrouver ce que disent toutes les sagesses du monde. La preuve mathématique de l'utilité de l'altruisme n'en est pas moins passionnante. On réussit ainsi à montrer que les relations harmonieuses - entre conjoints, ou entre enseignants et élèves, ou entre soignés et soignants - mettent tous les « chronomètres neuronaux » des protagonistes en phase, ce qui se solde pour eux par un meilleur métabolisme, un bien-être accru, bref, un bonheur supérieur.
La plupart des chercheurs et praticiens qui travaillent actuellement sur ces questions aboutissent à la constatation que l'altruisme est un instinct. Pourquoi ? Schématiquement, parce que nous ressentons, en nous-mêmes, la souffrance de l'autre, et qu'en le secourant, nous cherchons fondamentalement à nous soulager nous-mêmes. Daniel Goleman cite ces mots du poète W.H. Auden : « Il faut nous aimer les uns les autres, ou mourir. » Pour lui, ce n'est pas un souhait moral, mais une constatation neuronale ! Le gros problème de notre époque, c'est que nous vivons dans des conditions où cet altruisme est sans arrêt bloqué, ou détourné. Dans notre cerveau, les neurones qui « ressentent l'autre » côtoient les neurones moteurs, qui permettent d'agir. Nous sommes ainsi faits que, lorsque nous ressentons de la compassion pour quelqu'un, notre sollicitude devrait aussitôt se traduire par une action. Or, cette mise en adéquation est aujourd'hui bloquée, de trois façons au moins :
• Nous sommes bombardés d'informations terribles par les médias, sans pouvoir agir dans la foulée - sinon de façon détournée, en envoyant un chèque à une ONG ou en signant une pétition, mais cela ne suffit pas à nos neurones moteurs ;
• La plupart d'entre nous vivent dans des grandes villes, où la densité de contacts est telle qu'il faudrait être un saint pour répondre à toutes les invitations à la compassion que nous recevons en permanence ;
• Même avec nos amis et proches, nous sommes de plus en plus en relation par l'intermédiaire de machines, qui ne permettent pas l'expression physique immédiate d'une compassion. Nos neurones ont besoin de contacts directs, physiques, sensoriels !
Le résultat : les petits enfants jouent de moins en moins (de façon « animale ») et sont ultra-violents de plus en plus jeunes (Daniel Goleman cite des actes de vandalisme à la maternelle), la vie associative directe (avec contact physique) est en pleine régression, l'indifférence nous gagne tous face aux souffrances d'autrui (quoi qu'on dise).

Sommes-nous donc condamnés à disparaître par régression de notre « cerveau social » ? Goleman se cabre contre cette idée : « Nous ne devons pourtant pas nous déclarer battus. Le sentiment d'urgence peut réveiller nos consciences, nous rappeler que l'enjeu crucial du XXI° siècle sera d'élargir le cercle de ceux que nous considérons comme Nous et de réduire le nombre de ceux qui nous apparaissent comme Eux. Le câblage de notre cerveau social nous relie tous au noyau de notre humanité commune. »

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