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dimanche, novembre 02, 2014

Les colères : réprimer, extérioriser ou faire autre chose ?

Nous ne pouvons échapper à la colère et nous avons parfois de très bonnes raisons de l'éprouver.
Savoir l'exprimer est pourtant, de mon point de vue, de l'ordre du fondamental si on attend qu'elle soit comprise.

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1377



par Jacques Van Rillaer - SPS n° 290, avril 2010


René Descartes, l’apologiste de la raison, concluait sa dernière grande œuvre, Les passions de l’âme, en disant : « Maintenant que nous connaissons toutes les passions, nous avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous n’avions auparavant ; car nous voyons qu’elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n’avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès » (§ 211). La colère lui paraissait l’émotion qui pouvait devenir la plus dangereuse : « Encore que cette passion soit utile pour nous donner de la vigueur à repousser les injures, il n’y en a toutefois aucune dont on doive éviter les excès avec plus de soin, pour ce que, troublant le jugement, ils font souvent commettre des fautes dont on a par après du repentir » (§ 203).



Aujourd’hui, les psychologues scientifiques, bénéficiant des lumières de Darwin, appuient l’idée de Descartes : les émotions font partie de notre équipement génétique, elles ont un rôle indispensable pour l’adaptation à l’environnement et pour la survie de l’espèce. La surprise mobilise toute l’attention sur un brusque changement du milieu. La peur prépare à une action salvatrice : la fuite, l’attaque ou l’immobilité. La tristesse suscite la compassion et l’aide de l’entourage. L’excitation sexuelle conduit à la reproduction et permet la perpétuation de l’espèce. La culpabilité et la honte inhibent la répétition d’actions réprouvées. La colère donne l’énergie requise pour faire disparaître rapidement une frustration, par exemple une injustice.
Certaines colères ont des effets bénéfiques. Celles, par exemple, qui font comprendre à un partenaire qu’il dépasse les bornes et remettent ainsi les pendules à l’heure. Des colères permettent d’enrayer un processus de ressentiment ou de désinvestissement affectif. D’autres servent à faire respecter des normes sociales ou à se faire entendre avant que la situation ne dégénère. Toutefois, la réaction de colère n’est pas souvent la meilleure solution. Des propos violents à l’égard d’un patron peuvent aboutir au renvoi. Dans la vie conjugale, les colères intenses et fréquentes ont tendance à détériorer la relation, elles mènent à des escalades, qui peuvent se terminer par la mort du partenaire. D’autre part, se fâcher fréquemment, c’est nuire à sa propre santé. En effet, cette réaction produit une forte augmentation de la tension artérielle. Des études comparatives de personnes typiquement hostiles et de personnes accommodantes montrent que les premières souffrent davantage de troubles cardio-vasculaires et que leur taux de mortalité est plus élevé1.

Réprimer la colère pour la réduire ?

Horace, le poète latin, qui qualifiait la colère de « brève folie  », donnait ce conseil : « Dirige cette passion qui, si elle n’obéit pas, prend le pouvoir  » (Epistulae, 1.2.62). Mais comment la diriger ? Tenter de l’étouffer ? Lui donner une expression socialement acceptable ? Y a-t-il d’autres solutions ?
Darwin, sans se préoccuper de considérations morales, conseillait la répression. Dans son livre sur les émotions, que l’on peut considérer comme le premier ouvrage scientifique sur ce sujet, il écrivait : « La libre expression d’une émotion quelconque par des signes extérieurs la rend plus intense. Inversement, les efforts faits pour réprimer toute manifestation extérieure modèrent l’émotion elle-même. L’homme qui se laisse aller à des gestes violents augmente sa fureur ; celui qui n’exerce aucun contrôle sur les marques de sa frayeur ressent une frayeur bien plus grande. […] Le simple acte de simuler une émotion tend à la faire naître dans notre esprit.2 »

Extérioriser la colère pour l’éliminer ?

La conception de Darwin va à contre-courant du sentiment spontané. Les émotions « actives », comme la peur, l’excitation sexuelle ou la joie, donnent l’impression d’un envahissement par une énergie difficile à contenir. Dès le XVIIIe siècle, des médecins affirmaient que la colère, le chagrin ou la peur peuvent avoir des effets nocifs sur le corps, surtout en l’absence d’extériorisation. L’un d’eux écrivait : « Lorsque le chagrin n’est pas évacué dans les lamentations et les pleurs, mais demeure au contraire fermement logé à l’intérieur et est pendant longtemps refoulé, le corps pas moins que l’esprit est dévoré et détruit3 » Cette conception s’est trouvée renforcée au XIXe siècle, lorsque la machine à vapeur – une invention qui a alors révolutionné la vie économique – servira de métaphore pour expliquer des aspects de la vie mentale. Des physiologistes, comme Carpenter, des philosophes, comme Nietzsche, des psychiatres, comme Griesinger, développent l’idée que des forces physiologiques ou psychologiques (énergies, excitations, pulsions, désirs) sont comparables à la vapeur dans une machine et doivent, sous peine de troubles, être régulées par une instance dirigeante (le moi, la volonté, d’autres forces). Cette conception inspire Joseph Breuer, médecin interniste et chercheur en physiologie, lorsqu’il tente de traiter une jeune fille, souffrant d’une toux qualifiée d’« hystérique », Anna O. (de son vrai nom Bertha Pappenheim). Breuer pense que les symptômes hystériques sont des « conversions somatiques » d’émotions qui n’ont pu s’éliminer par la voie normale de l’action. Il estime que le traitement de ce type de symptômes, voire de tous les troubles névrotiques, réside dans la prise de conscience d’événements oubliés et la « décharge (Entladung) des affects bloqués » qui s’y rattachent. Il a baptisé son procédé la « méthode cathartique ». L’exemple paradigmatique concerne précisément l’inhibition d’une réaction de colère. Durant six semaines, Anna avait affirmé ne plus pouvoir s’abreuver que par des fruits, notamment des melons. En état hypnotique, elle raconta que sa répugnance avait commencé après avoir vu le petit chien de sa dame de compagnie boire dans un verre d’eau. À ce moment-là, voulant rester polie, elle n’avait rien dit. Une fois terminé son récit à Breuer, elle demanda à boire et but sans difficulté. « Ensuite, écrit Breuer, le trouble disparut à jamais.4 »
Aujourd’hui il est bien établi que Breuer ne put soulager Anna O. que de quelques symptômes et que l’état de la patiente s’est détérioré tout au long du traitement, à telle enseigne que Breuer s’arrangea pour la faire entrer dans un institut psychiatrique5. Freud dira, jusqu’au début des années 1910, qu’il pratique la méthode de Breuer, mais en fait il ne cherchait plus à provoquer des décharges émotionnelles. Il savait que le traitement cathartique n’avait pas du tout guéri Anna O. Il axe alors sa méthode uniquement sur la recherche et la prise de conscience d’événements et de significations refoulés.
Malgré l’abandon du procédé cathartique par Freud – « la » référence psy du XXe siècle –, l’idée des bienfaits de l’expression émotionnelle deviendra du sens commun. Il est vrai que Freud a continué à comparer ce qu’il appelle « l’appareil psychique » à une marmite (“Kessel”) remplie de l’énergie émanant des pulsions6. Il maintiendra que les troubles mentaux sont en quelque sorte de la vapeur qui s’échappe par une soupape. Modifier des comportements, sans réduire la tension à l’intérieur du système, c’est boucher la soupape, c’est augmenter la tension intérieure et provoquer dès lors des « symptômes de substitution », de la vapeur qui sort par un autre trou. Cette conception « marmitéenne » sera clairement abandonnée par Jacques Lacan, pour qui « le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée.7 »

Les réponses de la psychologie scientifique

À partir des années 1950, de nombreuses recherches ont été menées sur l’effet de l’extériorisation de la colère. Citons l’expérience classique de Shahbaz Mallick et Boyd McCandless.8
Les psychologues s’organisent pour qu’un enfant de 9 ans, à qui ils ont préalablement appris comment se montrer exaspérant, interrompe désagréablement une activité très motivante d’un enfant de même âge et de même sexe. Immédiatement après cet incident, ils placent l’enfant-victime dans l’une des trois conditions suivantes : soit il est invité à jouer de façon agressive en tirant au fusil (jouet) sur des cibles, soit il est incité à exprimer verbalement son irritation à un adulte compatissant, soit il entend un adulte lui expliquer que l’enfant irritant est malheureusement perturbé et n’est pas responsable de ce qu’il fait.
Remis ensuite en présence de l’enfant perturbateur, les enfants des deux premiers groupes se montrent ouvertement hostiles, tandis que ceux du troisième ne manifestent guère d’agressivité. Cette recherche, menée avec 84 garçons et 84 filles, montre que l’évolution de l’irritation ou de la colère dépend étroitement de l’interprétation de la frustration qui a provoqué ces affects. Les enfants qui ont parlé de leur mécontentement et ceux qui se sont « défoulés » symboliquement n’ont pas « évacué » leur émotion. Ceux qui ont donné un nouveau sens à l’événement en cause l’ont fait disparaître.
Lorsque nous sommes irrités ou en colère, il nous arrive de réduire notre activation émotionnelle en parlant ou en agissant de façon agressive. Cette possibilité est attestée par des impressions subjectives et par l’enregistrement de paramètres physiologiques (rythme cardiaque, tension artérielle, etc.). Ce processus se produit généralement si une démonstration de colère permet de nous faire entendre ou de changer réellement une situation jugée inadmissible. Toutefois, une vaste littérature scientifique sur le sujet montre clairement que l’effet cathartique est loin d’être automatique et d’avoir les vertus que la psychologie populaire lui prête aujourd’hui9. La « purgation » de l’irritation ou de la colère par l’agression verbale ou physique ne réduit notre tension physiologique que pour autant qu’elle nous donne le sentiment d’améliorer notre contrôle sur la source de frustration. « Courroux est vain sans forte main  », disait-on au Moyen Âge. Si l’« explosion » affective n’élimine pas réellement le sentiment d’injustice ou de frustration, son efficacité peut s’avérer nulle ou de courte durée. Bien souvent, elle en vient même à compliquer la situation et à engendrer de nouveaux problèmes (escalade de la violence, rupture affective, perte d’emploi, etc.).

Concrètement que faire ?

L’être humain étant davantage contrôlé par des effets à court terme que par des effets à long terme, une large proportion de personnes développe l’habitude de réagir agressivement, alors que cette solution aux frustrations leur est, en fin de compte, néfaste. Il s’agit là d’une réaction conditionnée par diverses variables : normes sociales, réactions d’autrui, satisfactions obtenues antérieurement, etc. Il faut savoir que d’autres types de réactions sont toujours possibles et souvent préférables.
D’abord, il importe de bien prendre conscience des « coûts » de beaucoup de colères et de se convaincre de l’intérêt d’agir autrement. Ensuite, il faut comprendre les processus en jeu et connaître des stratégies efficaces.
Dans certains cas, on peut se contenter d’agir sur la situation : éviter certaines confrontations, quitter la situation quand on sent monter la tension.
D’autre part, nous avons le pouvoir de changer notre façon d’interpréter des situations et dès lors nos réactions affectives. Grâce au dialogue intérieur, nous pouvons relativiser nos normes, notre conception de nos droits et des devoirs des autres.
Dans le cas de l’habitude de violentes colères, il peut s’avérer important de réguler l’activation physiologique. À cet effet, on peut réduire la consommation de substances excitantes comme le café, on peut apprendre à mieux contrôler la respiration et à diminuer rapidement le tonus musculaire.
Notons encore l’importance de développer le répertoire de nos réactions. Apprendre la valeur de l’humour et surtout s’exercer à adopter des conduites « assertives » (exprimer ses opinions, sentiments et désirs de façon non violente). Parler à la première personne et en termes de comportements (« je suis irrité par ce que tu viens de dire ») plutôt que d’accuser l’interlocuteur et de généraliser (« tu es énervant, tu n’écoutes jamais »).
Des lectures peuvent faciliter ces apprentissages, mais dans certains cas une formation spécifique est souhaitable. Aujourd’hui, l’approche cognitivo-comportementale est sans doute la plus efficace.
Pour en apprendre davantage, voir :
François Lelord & Christophe André, La Force des émotions, Odile Jacob, 2001, chap. 2.
Didier Pleux (2006) Exprimer sa colère sans perdre le contrôle, Odile Jacob, 222 p.
J. Van Rillaer, Les Colères, éd. Bernet-Danilo, coll. Essentialis, 1999, 2e éd., 2002, 64 p.
1 Parmi les recherches les plus célèbres sur la corrélation entre l’hostilité fréquente et les troubles cardiovasculaires, citons : J. C. Barefoot, W. G. Dahlstrom & R. B. Williams, « Hostility, CHD incidence and total mortality : A 25-year follow-up study of 255 physicians », Psychosomatic Medicine, 1983, 45 : 59-63. – J. E. Williams, C. C. Paton, I. C. Siegler, M. L. Eigenbrodt, F. Nieto & H. Tyroler « Anger proneness predicts coronary heart disease risk : prospective analysis from the atherosclerosis risk in communities (ARIC) study », Circulation, 2000, 101 : 2034-39.
2 Charles Darwin, The expression of the emotions in man and animals. London, Murray, 1872. Trad., L’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux. Paris, Reinwald, 1877, p. 397.
3 Cité par Richard Webster, Le Freud inconnu, trad., Paris, Exergue, 1998, p. 127.
4 J. Breuer & S. Freud, Studien über Hysterie (1895), trad. dans The standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, London, Hogarth Press, 1955, vol. 2, p. 35.
5 Henri Ellenberger, À la Découverte de l’inconscient, trad., éd. Simep, 1974, p. 403-409. – H. Ellenberger, « Histoire d’Anna O. Étude critique avec documents nouveaux », 1972, rééd. dans Médecines de l’âme, Paris, Fayard, 1995, p. 329-52. — Mikkel Borch-Jacobsen, Souvenirs d’Anna O. Une mystification centenaire. Paris, Aubier, 1995, 120 p.
6 « Neue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse » (1933), Gesammelte Werke, Fischer, XV, p. 80. Trad., « Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse », Œuvres complètes, PUF, vol. 19, p. 156.
7 Écrits, Seuil, 1966, p. 269.
8 S. Mallick & B. McCandless, « A study of catharsis of aggression », Journal of Personality and Social Psychology, 1966, 4 : 591-96
9 Pour une synthèse des recherches, voir par exemple : Carol Tavris, Anger. The Misunderstood Emotion, New York, Touchstone, nouvelle éd., 1992. – Leonard Berkowitz, Aggression. Its Causes, Consequences and Control, McGraw-Hill, 1993. – Robert Baron & Deborah Richardson, Human Aggression, Plenum, 1994

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