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vendredi, mars 13, 2015

Lomidine : comment la médecine coloniale a dérapé

Dérapé ? C'est le moins qu'on puisse dire...je ne comprends même pas comment les médecins et les décideurs du laboratoire pharmaceutique qui ont procédé à ces campagnes ont pu encore se regarder dans une glace par la suite...
Pascale
http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20141012.OBS1847/lomidine-comment-la-medecine-coloniale-a-derape.html
"Mêmes confidentielles, les consignes officielles sont claires : pour un Européen, la Lomidine est dangereuse et douloureuse ; pour un Africain elle est obligatoire, y compris pour les nourrissons, les femmes enceintes et les vieillards (sauf quand l’état général est très mauvais)."
Campagne de "lomidinisation" (Archives personnelles/Mme Lugane)
Campagne de "lomidinisation" (Archives personnelles/Mme Lugane)
Dans une enquête impressionnante, l'historien Guillaume Lachenal exhume ce "scandale pharmaceutique" qui en dit beaucoup sur la colonisation. Extraits.

14 novembre 1954, au Cameroun. Comme chaque année, le Service d’hygiène mobile et de prophylaxie (SHMP) fait étape à Gribi, petite communauté à l’Est du pays, pour
l’injection annuelle de Lomidine. Soulager l’Afrique de la maladie du sommeil est la priorité des services de santé coloniaux d’après-guerre, en même temps que l’emblème de leur médecine tropicale triomphante et sociale.
Six ans déjà que, du Congo belge au Sénégal, des camions sillonnent le continent noir, pour la«piqûre de la santé» contre le trypanosome, parasite aux allures de dragon microscopique responsable de la maladie. Tandis qu’en métropole la mouche tsé-tsé tourbillonne sur l’imagier de l’écolier, la politique sur le continent noir c’est la piqûre pour tous - on parle de «lomidinisation totale».
Les villageois n’ont pas le choix,  le traitement  est obligatoire en dépit de l’abolition du Code de l’indigénat, et selon un rituel désormais familier: les longues files d’attente sous un  soleil sans pitié, les prélèvements sanguins, l’examen de chaque lame de sang par des auxiliaires recrutés parmi les autochtones et chargés de s’assurer que l’on ne piquera pas des gens déjà malades, le traitement étant administré à titre préventif et efficace en cela – du moins croit-on savoir car, dans quelques années, la vérité va se révéler toute autre.
L’injection dans la fesse est très douloureuse. Des effets secondaires plus que préoccupants sont minimisés dans toutes les publications (déjà): vertiges, vomissements, diarrhées, baisse brutale de la tension artérielle, si bien qu’on impose parfois le repos après la piqûre et ce sont des villages entiers qui se retrouvent allongés sur le sol.
Beaucoup, pris de peur, partent en courant quand arrive le dispensaire –laboratoire - mobile, le «hangar médical» dit-on dans les années 1950. C’est donc dans ce contexte que  les infirmiers à Gribi «lomidinisent» en ce 14 novembre 1954 plus d’un millier d’Africains. Et là, catastrophe. En quelques jours, vingt-huit personnes vont mourir de gangrène gazeuse, nécrose fulgurante des tissus; une centaine  d’autres sont «gravement atteints», fesse  et cuisses enflées, les muscles présentant  des signes d’éclatement et de pourriture.
L’inquiétude et la tristesse s’emparent de tous ceux qui ont été piqués. Ils ont peur de mourir. A l’heure des bilans dans les années 60, des dizaines de drames similaires seront recensés. De nouvelles expériences démontreront que la Lomidine, loin d’avoir un effet préventif, agissait en réalité à l’aveuglette en empêchant la maladie de se propager. Et sa dangerosité plus jamais ne sera niée.   
Il revient à Guillaume Lachenal d’avoir exhumé l’histoire méconnue de cette poudre injectée plus de dix millions de fois au cours des années 50 et dont chaque trace fut archivée par le pouvoir colonial mais à des fins d’oubli. Le chercheur a mis des années à localiser les cartons de documents des anciennes usines Rhône-Poulenc de Saint-Fons, où fut conditionnée la poudre, ce qui lui inspire quelques pages senties sur l’archivage comme sépulture administrative.
Ce récit ouvre aussi une fenêtre sur la logique raciale des médecins coloniaux et «la part de déraison que contenait leur propres principes de rationalité, d’autorité, de scientificité, ce que j’appellerais leur bêtise», écrit l’auteur en ouverture de cet impressionnant travail d’enquête.
Historien de la médecine, il sait bien que le récit  de cette déroute pharmaceutique n’est pas représentatif des grandes campagnes de santé publique en Afrique et des glorieuses victoires de la seringue. Alors il cite Susan Sontag, pour qui «raconter une histoire c’est rétrécir le monde». Voici en exclusivité extraits et photos.
Anne Crignon

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